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Cours d Introduction à l’économie moderne

Première partie De l’économie rurale au droit

Introduction à l’économie moderne :

Première partie : de l’économie au droit

Chapitre I

Les premières formes de l'économie considérée comme science propre aux hommes d'État : préoccupations financières, influence des humanistes, équité naturelle. – Théories ricardiennes tendant à la, mathématique ; circonstances qui leur donnèrent naissance. – Efforts contemporains pour passer à une économie pratique : difficulté que présente l'intelligibilité de la nouvelle économie.

Je veux montrer ici combien il est essentiel de prendre pour base des recherches actuelles sur l'économie les phénomènes que présente la vie rurale et d'abandonner, par suite, la méthode suivie par presque tous les auteurs socialistes qui négligent l'agriculture pour s'occuper des grandes fabriques. .

Mais je ne crois pas qu'il soit possible d'aborder ce problème difficile sans examiner tout d'abord quelles idées générales nous pouvons nous faire de l'économie moderne et quels procédés il convient d'employer pour étudier les phénomènes que l'on observe dans les campagnes.

Pendant longtemps on a cru que l'économie politique a surtout pour but de fournir des conseils aux hommes d'État, de leur apprendre quelle est la meilleure méthode à suivre pour accroître la richesse, la puissance et la population du pays qu'ils ont à gouverner. Jusqu'à une époque très voisine de la nôtre, cette conception a survécu au moins partiellement. Michel Chevalier définissait la science économique « la ménagère des États » et lui assignait pour but « l'organisation de la puissance productive de l'homme et de la société et la répartition des produits entre les divers coopérateurs ».

- Il n'aurait guère parlé autrement s'il avait été question de la gestion d'un grand domaine.

A. 1. - Historiquement, la science économique est née de la nécessité où l'on s'est trouvé d'étudier de près les sources du revenu public et elle a formé la base de la science des finances. Pour que le gouvernement disposât de ressources abondantes et régulières, il fallait que la matière imposable fût considérable et variée ; il fallait donc que toutes les branches de la production nationale fussent exploitées avec fruit. On éprouvait aussi le besoin d'avoir une armée solide et on se préoccupait de savoir quels sont les moyens d'entretenir une population saine et nombreuse 1.

On a conservé l'habitude, jusqu'à l'heure actuelle, de traiter dans les mêmes ouvrages les questions de production des richesses et de population, encore que ce soient deux genres de questions tout à fait distincts; on ne s'expliquerait pas cette pratique si on ne se reportait à la tradition. De même on consacre toujours quelques chapitres, dans les mêmes livres, à l'emploi que les hommes peuvent faire de leurs biens ; cela est encore fort singulier ; mais il ne faut pas oublier que jadis cette question de la consommation était capitale pour l'homme d'État.

Celui-ci se demandait ce dont la masse a vraiment besoin pour subsister, quelle part il faut permettre à l'Église de prélever et ce que le gouvernement peut réclamer pour lui, sans craindre de tuer la poule aux œufs d'or : un reste de cette vieille économie étatiste se retrouve dans les ouvrages contemporains. Vilfredo Pareto, qui se fait de la science une idée tout à fait moderne, trouve cette tradition fort ridicule et il critique avec raison Paul LeroyBeaulieu qui donne quantité de préceptes bizarres, rappelant les vieilles lois somptuaires : « Il permet un certain luxe et en défend un autre...



Sa science économique approuve fort que les hommes procurent des rivières de diamants et des colliers de perles à leur femme ou à leur maîtresse. Ce dernier point reste cependant indécis. Ce sont là, sans doute, des questions extrêmement intéressantes ; mais elles nous semblent un peu en dehors du domaine de l'économie politique 2. » Notre civilisation moderne a débuté par de terribles besoins d'argent; on ne fut pas longtemps à s'apercevoir que les procédés féodaux ne pouvaient suffire pour la gestion du Trésor des grands princes et qu'il fallait leur procurer des ressources régulières. En France, le nouveau régime commence au XIVe siècle ; on fit appel aux lumières des hommes de banque et de commerce : « Les Italiens, dit Frantz Funk-Brentano, arrivaient armés de traditions financières, équipés de pied en cap pour la besogne qu'on leur demandait.

C'était une véritable organisation bureau- cratique qu'ils venaient installer, à l'appel d'un roi de France ou d'un comte de Flandre, en pleine société féodale » 1. On sait quelle grande influence a exercée sur l'histoire des classes et par suite sur celle des idées en France, le développement des administrations royales : dans ces administrations, la-bourgeoisie prit de bonne heure une grande place.

Quand on parle du Tiers-État, il faut toujours penser, tout d'abord, à cette élite, bourgeoise de fonctionnaires et d'avocats qui finit par gouverner presque complètement la France et qui lui a donné une si forte tradition étatiste 2. En même temps que ces corps se développaient et que leur fortune suivait le progrès de la richesse du Trésor, il se formait un courant idéologique ayant pour objet la science de l'économie ; ce courant ne doit pas être étudié d'une manière abstraite, mais rattaché étroitement aux fonctions de ce Tiers-État officiel, voué à la mission d'assurer la richesse et la grandeur royales.

A. 2. - À ces préoccupations d'ordre matériel s'opposèrent, aux débuts de la Renaissance, celles des humanistes ; ceux-ci vivaient en dehors de la pratique des affaires et ne connaissaient le Trésor royal que pour y puiser dans leur intérêt personnel - alors que les fonctionnaires royaux s'ingéniaient pour trouver des moyens de combler les vides que ne cessaient d'y pratiquer les gens de la cour : favoris, bouffons, maîtresses, artistes et gens de lettres. Ces deux catégories de personnes ne pouvaient pas considérer l'économie du même point de vue et encore aujourd'hui les groupes qui correspondent à celui des humanistes d'autrefois, ont une conception toute particulière de l'économie et ne songent qu'aux moyens de bien dépenser l'argent, sans trop se préoccuper des moyens de l'amasser.

Les humanistes lisaient dans les livres grecs que l'État a pour mission de réaliser - par des efforts raisonnés, directs et permanents - la vertu et le bonheur des citoyens 3 ; ils voyaient que les choses ne se passaient pas de cette manière autour d'eux et ils estimaient que, les livres n'ayant pu se tromper, il fallait que le monde se transformât de fond en comble, pour la plus grande gloire des philosophes. Ils écrivirent des utopies pour exhaler leur chagrin et exprimer leurs vœux ; quelquefois tout leur semble mauvais dans le monde contemporain et Morus décrit une société idéale, en prenant, généralement, le contre-pied de l'Angleterre dont il était le premier magistrat 4

Les hommes de la Renaissance étaient fort désorientés quand il leur fallait penser sans avoir recours aux grands auteurs classiques ; les recettes pratiques des hommes de commerce et d'administration ne pouvaient les intéresser parce qu'ils étaient persuadés de la nécessité de ramener toutes les actions humaines à des principes aussi généraux que possible et de subordonner la marche de la société aux règles d'une éthique rationaliste. À l'heure actuelle, on étudie l'antiquité à un point de vue plus réaliste qu'autrefois ; mais l'éducation classique engendre toujours des préoccupations fort voisines de celles de ces utopistes; encore aujourd'hui les professeurs sont portés à admettre que l'économie politique des économistes classiques présente une grave lacune : elle ne donne pas la formule générale suivant laquelle les besognes doivent se partager entre les coopérateurs : quel effort doit donner chacun d'eux ? quelle rémunération doit-il recevoir ?



La libre concurrence abandonne la solution au hasard ; un tel scandale ne saurait durer ; il faut trouver une règle satisfaisant pleinement la raison, imaginer une constitution permettant de réaliser les résultats rationnels fournis par une véritable science de l'économie sociale en dépit des résistances, ce qui revient à supposer l'existence d'une force parfaitement intelligente et sage (que l'on nomme l'État) chargée d'exercer la justice distributive. Tout cela semble d'autant plus naturel aux idéologues qu'ils ne produisent rien et se croient certains d'avoir, grâce à leur éloquence, une large part dans la distribution des produits. Les économistes dits éthiques ne sont préoccupés que de trouver la manière la plus vertueuse de vider le Trésor public : aux gens qui ne savent pas le grec, le soin de le remplir.

A. 3. - Le dix-huitième siècle a possédé une véritable virtuosité dans l'art d'embrouiller toutes les questions; ce prétendu temps des lumières fut surtout l'ère du galimatias. Tout le monde s'occupait de réformer l'État : on voulait soulager la misère des pauvres, enrichir le pays et développer la vertu qui seule permet d'atteindre le vrai bonheur. Les charges publiques étaient très lourdes et elles avaient surtout paru écrasantes dans la première moitié de ce siècle ; les impôts étaient donc l'objet de discussions passionnées dans les classes élevées de la société ; les ressources obtenues d'une manière si dure ne semblaient pas employées d'une manière parfaitement satisfaisante.

Les discussions économiques sont alors dominées par les deux idées d'équitable répartition des charges et d'équitable distribution des fonctions, auxquelles vient s'ajouter, par voie de conséquence, l'idée de l'équitable constitution des classes. Nous voyons ainsi les conceptions antérieures s’unir dans une sorte de synthèse : la science financière prétend devenir morale et l'utopie des humanistes revêt des apparences pratiques. Le fameux article de J.-J. Rousseau dans l'Encyclopédie sur l'économie politique est conçu d'après les principes de cette synthèse : il traite des principes du gouvernement, des règles d'une bonne administration, des devoirs des citoyens et de leur éducation, de l'inégalité des fortunes et beaucoup des impôts.

En 1815, Dupont de Nemours, qui était avec Morellet le dernier représentant de l'école physiocratique, écrivait à S.-B. Say pour lui reprocher de trop restreindre la notion de l'économie politique : « Elle est, disait-il, la science du droit naturel appliqué, comme il doit l'être, aux nations civilisées. Elle est la science des constitutions qui apprend et qui apprendra non seulement ce que les gouvernements ne doivent pas faire pour leur propre intérêt et pour celui de leurs nations ou de leurs richesses, mais ce qu'ils ne doivent pas pouvoir faire devant Dieu, sous peine de mériter la haine et le mépris des hommes, le détrônement durant leur vie et le fouet sanglant de l'histoire après leur mort.

Vous avez cru que notre manière large de considérer les gouvernements était la politique et non l'économie politique. L'économie est [la science] de la justice éclairée dans toutes les relations sociales intérieures et extérieures 1 », Et à la fin de sa lettre, il revenait encore sur la nécessité de ne pas se borner à l'étude des richesses : « Sortez du comptoir; promenez-vous dans les campagnes; c'est de toutes les volontés, du Créateur par rapport à notre espèce qu'il s'agit. N'emprisonnez pas [votre génie] dans les idées et dans la langue des Anglais, peuple sordide qui croit qu'un homme ne vaut que par l'argent dont il dispose, qui désigne la chose publique par le mot : commune richesse (common wealth), comme s'il n'y avait rien de tel que la morale, la justice, le droit des gens dont le nom n'est pas encore entré dans leur langue. Ils parlent .de leurs plaines, de leurs montagnes, de leurs rivières, de leurs ports, de leurs côtes, de leurs contrées ; ils n'ont pas encore dit qu'ils eussent une patrie 2) ».



Rien ne peut mieux faire saisir que ce passage l'opposition qui existe entre l'état d'esprit des hommes du XVIIIe siècle et celui des économistes modernes : trouver l'équité dans l'économie nationale, voilà ce que réclame Dupont de Nemours ; et il n'est pas inutile d'observer que sur ce point les économistes allemands de l'école de Schmoller ne font que répéter de très vieux enseignements. Mais il ne faut pas oublier le principe fiscal qui est à la base de toutes ces recherches sur le droit naturel.

La plus grande partie de la lettre de Dupont est consacrée à raisonner sur les impôts ; il critique vivement les droits sur la circulation des boissons, rappelle les anxiétés que lui causa, au temps de la Constituante, le projet de maintien des octrois, et expose le plan d'une constitution domaniale des finances, conçue suivant les principes physiocratiques ; il regrette vivement que la Constituante n'ait pas déclaré les dîmes rachetables, un tiers aurait pu être affecté à la dotation du clergé et le reste aurait permis de couvrir le déficit. Sa science est bien dirigée vers la réforme fiscale.

B. Un deuxième moment dans l'histoire des doctrines économiques commence lorsqu'au lieu de s'occuper des destinées de l'État, on s'efforce de créer une science générale des affaires et qu'ainsi on ne raisonne plus sur la société, mais sur les individus.

Quand le système est développé, on suppose que tous les hommes sont des producteurs et des échangistes, qui pensent constamment aux moyens de réaliser beaucoup de richesses et d'obtenir sur le marché les espèces de biens qui leur conviennent le mieux. Le commerce est par sa nature éminemment international et par suite très peu préoccupé des différences qui existent entre les diverses patries ; il ne s'intéresse pas aux problèmes de justice politique que Dupont de Nemours regardait comme si importants. Les hommes ne sont que dès porteurs de marchandises; tout se dissout au contact du marché; l'universalité des échanges conduit à ne plus envisager que des atomes producteurs-échangistes.

C'est, en effet, l'atomisme social que les économistes dits éthiques dénoncent comme étant le caractère principal de cette doctrine fondée, sur le commerce. Cette doctrine devait, tout d'abord, atteindre sa perfection dans le pays où le rôle industriel de l'État était le moins bienfaisant et où le commerce international avait pris la plus grande extension. A l'époque où Ricardo commença à se faire une réputation, l'intervention de l'État dans la circulation fiduciaire avait été désastreuse en Angleterre; toutes les vieilles lois sur le travail devenaient caduques ou gênaient le mouvement industriel; nulle part peut-être l'incapacité des administrations publiques n'est aussi grande que dans ce pays et leur ineptie contraste avec l'énergie des hommes d'affaires. Ricardo avait été agent de change et toutes les questions devaient lui apparaître dominées par le concept de valeur échangeable ; cette préoccupation était encore fortifiée par la grande importance que prenaient de son temps les questions relatives au billet de banque.

L'économie politique fut dès lors inspirée par l'idée que tout se ramène, en dernière analyse, à établir des bilans commerciaux en valeurs qui soient susceptibles d'échapper aux fluctuations du marché monétaire. On crut y être parvenu par la théorie qui estimait toutes choses en travail ; cette doctrine fut reçue avec enthousiasme : la science semblait enfin posséder une base absolue. L'économie politique de Ricardo est quantitative, à la fois commerciale dans sa forme et extra-commerciale dans ses principes de valutation. Des efforts n'ont pas cessé d'être faits pour perfectionner cette conception et pour réaliser une économie tout à fait mathématique ; on s'est aperçu que cela était possible et on a vil, alors clairement, que les anciens économistes avaient souvent mal posé les problèmes : ils ne pouvaient raisonner qu'en employant les formes arithmétiques simples et les formes logiques correspondantes, ce qui les amenait à simplifier les questions d'une manière exagérée.



Aujourd'hui, on se rend mieux compte de ce que l'on peut demander à la science économique abstraite : il s'agit d'éclairer les concepts d'une lumière complète, en montrant comment ils se comportent quand ils fonctionnent d'une manière théorique, c'est-à-dire sans aucune complication étrangère. Aucune solution pratique ne pourra donc être demandée à l'économie pure, tandis que l'ancienne économie se croyait appelée à instruire les hommes d'État et leur dicter des règles de conduite. « La science dont nous entreprenons l'étude, dit Vilfredo Pareto au début de son cours, est une science naturelle. Comme telle, elle n'a pas à donner de préceptes ; elle étudie les propriétés de certaines choses et ensuite résout des problèmes qui consistent à se demander : « Étant donné certains principes, quelles en seront les conséquences 1 ? »

L'auteur fait observer que la chimie a éprouvé une transformation analogue ; longtemps elle a enseigné une foule de recettes de fabrication, tandis que maintenant elle se borne à décrire les propriétés chimiques des corps 1 ; il pense que l'on peut assimiler les problèmes économiques à ceux de la physique ou de la chimie et qu'on peut atteindre la pratique par une série d'approximations successives 2. Je me fais une idée tout à fait différente du passage d'une science abstraite à une connaissance de la vie sociale 3.

C. Le passage à la pratique ne me semble pas être une complication des procé- dés employés dans le moment précédent, mais la négation même de ce moment. Il faut revenir vers la réalité, reprendre l'examen des faits et établir des classifications qui ne dépendent plus de quelque principe sur la nature des choses, mais du but à atteindre. Tandis que l'économie pure est indépendante des fins que se propose chacun et que l'ancienne économie croyait pouvoir tout subordonner à une fin naturelle qu'elle prétendait connaître, nous sommes placés ici sur un terrain subjectif et, avant toutes choses, il faut définir le but.

L'homme d'État sera, d'ordinaire, très peu sensible à la démonstration par laquelle on lui prouve que le protectionnisme détruit toujours de la richesse ; s'il croit que le protectionnisme est le moyen le plus commode pour acclimater l'industrie et l'esprit d'entreprise dans son pays, il n'hésitera point à établir des taxes douanières. Pour se décider, il fera une enquête sur les divers pays et verra quelles sont les méthodes qui ont le mieux réussi pour atteindre le but qu'il s'est proposé. Mais encore faut -il que pour faire cet examen, il ne se laisse pas tromper par de grossières apparences et qu'il ne soit pas dupe de sophismes tenant à une insuffisante intelligence des concepts 4.

On peut comparer, dans une certaine mesure, l'économiste moderne à l'artiste qui connaît la perspective ; il a fallu des siècles pour que les dessinateurs parvinssent à comprendre qu'un dessin ne doit pas être formé de parties rassemblées d'une manière quelconque et qu'il y a certaines règles géométriques dont il ne faut pas trop s'écarter si l'on veut satisfaire un esprit raisonnable. Les plans égyptiens devaient paraître fort naturels aux gens du temps ; - j'ai lu quelque part qu'un peintre russe ayant fait le portrait d'un haut mandarin, celui-ci lui reprocha de ne pas avoir fait figurer sur le tableau (qui le représentait de face) la plume de paon (insigne de sa dignité), qui lui pendait dans le dos ; - les sculpteurs archaïques n'étaient pas choqués par l'idée de reproduire à la fois sur un bas-relief l'intérieur et l'extérieur d'un monument; il semble même que plus d'une de ces erreurs d'architecture figurée a ensuite inspiré des artistes qui ne comprenaient plus ce qu'on avait 'voulu faire et qui ont trouvé là des combinaisons heureuses de décoration 1.





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