Problème à signaler:


Télécharger Ebook a propos de l’economie politique



★★★★★★★★★★3.5 étoiles sur 5 basé sur 1 votes.
Votez ce document:



Ebook a propos de l’économie politique

Chapitre premier

QU'EST-CE QUE L'ÉCONOMIE POLITIQUE?

I

L'économie politique est une science remarquable. Les difficultés et les désac­cords y commencent dès le premier pas, dès qu'on se pose cette question très élémen­taire : Quel est au juste l'objet de cette science ? Le simple ouvrier, qui n'a qu'une idée tout à fait vague de ce que l'économie politique enseigne, attribuera son incertitude à l'insuffisance de sa propre culture générale. En l'occurrence, cependant, il partage en un sens son infortune avec beaucoup de savants et d'intellectuels qui écrivent de volumineux ouvrages et donnent dans les universités des cours à la jeunesse étudiante sur l'économie politique. Aussi incroyable que cela puisse paraître, c'est pourtant un fait que la plupart des spécialistes d’économie politique n'ont qu'une notion très confuse du véritable objet de leur savoir.

Comme il est d'usage chez Messieurs les spécialistes de travailler sur des défini­tions, c'est-à-dire d'épuiser l'essence des choses les plus compliquées en quelques phrases bien ordonnées, informons-nous donc, à titre d'essai, auprès d'un représentant officiel de l'économie politique, et demandons-lui ce qu'est au fond cette science. Qu'en dit le doyen des professeurs allemands, auteur d'innombrables et énormes manuels d'économie politique, fondateur de l'école dite « historique », Wilhelm Roscher ? Dans son premier grand ouvrage, Les fondements de l'économie politique, manuel et recueil de lectures pour hommes d'affaires et étudiants, paru en 1854 et 23 fois réédité depuis lors, nous lisons au chapitre 2. § 16 :

« Nous entendons par économie politique la doctrine du développement des lois de l'économie nationale [1], de la vie économique nationale (philosophie de l'histoire de l'économie nationale d'après von Mangoldt). Comme toutes les sciences portant sur la vie d'une nation, elle se rattache d'une part à l'étude de l'individu, et s'étend d'autre part à l'étude de toute l'humanité. »

Les « hommes d'affaires et étudiants » comprennent-ils maintenant ce qu'est l'éco­no­mie politique ? C'est précisément... l'économie politique. Qu'est-ce que des lunettes d'écaille ? Ce sont des lunettes à monture d'écaille. Qu'est-ce qu'un âne de charge ? Un âne sur lequel on charge des fardeaux. Procédé des plus simples, en vérité, pour expliquer à des enfants l'usage de telles locutions.* Le seul ennui est que si l'on ne comprend pas le sens des mots en question, on n'est pas plus avancé quand ils sont disposés autrement.

Adressons-nous à un autre savant allemand, qui enseigne actuellement l'économie politique à l'université de Berlin, le professeur Schmoller, lumière de la science offi­cielle. Dans le Dictionnaire des sciences politiques, grand ouvrage collectif de profes­seurs allemands, publié par les professeurs Conrad et Lexis, Schmoller donne, dans un article sur l'économie politique, la réponse suivante à la question : qu'est-ce que cette science ? « Je dirais que c'est la science qui veut décrire, définir, expliquer par leurs causes et comprendre comme un tout cohérent les phénomènes économiques, à condition évidemment que l'économie politique ait été auparavant correctement défi­nie. Au centre de cette science se trouvent les phénomènes typiques qui se répètent chez les peuples civilisés contemporains, phénomènes de division et d'organisation du travail, de circulation, de répartition des revenus, d'institutions économiques sociales, qui, s'appuyant sur certaines formes du droit privé et publie, dominés par des forces psychiques identiques ou semblables, engendrent des dispositions ou des forces semblables ou identiques et représentent dans leur description d'ensemble une sorte de tableau statique du monde civilisé économique d'aujourd'hui, une sorte de constitu­tion moyenne de ce monde. A partir de là, cette science a ensuite cherché à constater ici et là les variations des différentes économies nationales entre elles, les diverses formes d'organisation, elle s'est demandée par quel enchaînement et quelle succession ces diverses formes apparaissent, parvenant ainsi a se représenter le développement causal de ces formes l'une à partir de l'autre, et la succession historique des situations économiques ; elle a ainsi articulé l'aspect dynamique sur l'aspect statique. Et de même que dès ses débuts elle a pu, grâce à des jugements de valeur éthico-historiques, établir des idéaux, elle a toujours conservé jusqu'à un certain degré cette fonction pratique. Elle a toujours, à côté de la théorie, établi des enseignements pratiques pour la vie. »

Ouf ! Reprenons notre souffle. De quoi s'agit-il donc ? Institutions économiques sociales - droit privé et publie - forces psychiques - semblable et identique - identique et semblable - statistique - statique - dynamique - constitution moyenne - développe­ment causal - jugements de valeur éthico-historiques... Le commun des mortels aura sans doute l'impression après tout cela qu'une roue de moulin tourne dans sa tête. Dans sa soif obstinée de savoir et sa confiance aveugle en la sagesse professorale, il se donnera la peine de relire deux, trois fois ce galimatias pour y trouver un sens. Nous craignons que ce soit peine perdue. Car ce qu'on nous offre là, ce ne sont que phrases creuses et assemblage clinquant et ampoulé de mots. Il y a pour cela un signe qui ne trompe pas : quiconque pense clairement et maîtrise lui-même à fond ce dont il parle, s'exprime clairement et de manière compréhensible. Quiconque s'exprime de façon obscure et prétentieuse, alors qu'il ne s'agit ni de pures idées philosophi­ques ni des élucubrations de la mystique religieuse, montre seulement qu'il ne voit pas clair lui-même ou qu'il a de bonnes raisons d'éviter la clarté. Nous verrons plus tard que ce n'est pas un hasard si les savants bourgeois se servent d'une langue obscure et confuse pour parler de l'essence de l'économie politique, que cela traduit au contraire aussi bien leur propre confusion que le refus tendancieux et acharné de clarifier réellement la question.

Que la conception de l'économie politique ne puisse être énoncée avec clarté peut se comprendre si l'on considère que les opinions les plus contradictoires ont été émises sur l'ancienneté de son origine. Un historien connu, ancien professeur d'éco­nomie politique à l'université de Paris, Adolphe Blanqui - frère du célèbre dirigeant socialiste et combattant de la Commune, Auguste Blanqui - commence, par exemple, le premier chapitre de son Histoire de l'évolution économique parue en 1837, par le titre suivant : « L'économie politique est plus ancienne que l'on ne croit. Les grecs et les romains avaient déjà la leur. » D'autres historiens de l'économie politique, comme par exemple l'ancien professeur à l'université de Berlin, Eugen Dühring, s'attachent au contraire à souligner que l'économie politique est beaucoup plus récente qu'on ne croit d'ordinaire, que cette science n'est apparue en réalité que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Et, pour citer aussi des socialistes, Lassalle, fait en 1864, dans la préface à son écrit polémique classique contre Schultze-Delitzsch, Capital et travail, la remarque suivante : « L'économie politique est une science qui commence seule­ment et qui est encore à faire. »

Par contre, Karl Marx a donné à son principal ouvrage économique, Le Capital, dont le premier livre parut trois ans plus tard, comblant pour ainsi dire l'espoir exprimé par Lassalle, le sous-titre Critique de l'économie politique. De cette façon, Marx place son propre ouvrage en dehors de l'économie politique, la considérant comme quelque chose d'achevé et de terminé, sur quoi il exerce à son tour une critique. Une science qui pour certains est presque aussi ancienne que l'histoire écrite de l'humanité, que d'autres disent ne pas dater de plus d'un siècle et demi, d'autres, qu'elle n'en est encore qu'aux premiers balbutiements, d'autres encore qu'elle est déjà dépassée et qu'il est temps de l'enterrer par la critique - il est clair qu'une telle science soulève un problème assez spécial et complexe.

Mais nous serions tout aussi mal inspirés en demandant à l'un des représentants officiels de cette science de nous expliquer pourquoi l'économie politique n'est apparue, comme c'est maintenant l'opinion courante, que si tard, il y a à peine 150 ans. Le professeur Dühring nous expliquera par exemple, à grand renfort de discours, que les anciens grecs et les romains n'avaient pas encore de notions scientifiques des réalités de l'économie politique, mais seulement des idées « irresponsables », « super­ficielles », « tout ce qu'il y a de plus ordinaires », tirées de l'expérience quotidienne ; que le Moyen Age n'avait aucune notion scientifique. Cette savante explication ne nous fait pas avancer d'un pas et ses généralités sur le Moyen Age ne peuvent que nous induire en erreur.

Une autre explication originale nous est fournie par le professeur Schmoller. Dans l'article tiré du Dictionnaire des sciences politiques que nous avons cité plus haut, il nous « régale » des considérations suivantes :

« Pendant des siècles, on a observé et décrit des faits particuliers de l'économie privée et sociale, on a reconnu des vérités économiques particulières, on a débattu de questions économiques sur les systèmes de morale et de droit. Ces schémas partiels n'ont pu créer une science, mais à partir du moment où les questions d'économie politique acquirent, du XVIIe au XIXe siècle, une importance jamais soupçonnée aupa­ravant pour la conduite et l'administration des États, lorsque de nombreux auteurs s'y intéressèrent, lorsqu'il devint nécessaire d'en instruire la jeunesse étudiante et qu'en même temps l'essor général de la pensée scientifique conduisit à relier l'ensemble des principes et des vérités relevant de l'économie politique en un système autonome dominé par certaines idées fondamentales comme la monnaie et l'échange, la politique économique de l'État, le travail et la division du travail - et c'est ce que tentèrent les principaux auteurs du XVIIIe siècle - à partir de ce moment l'économie politique exista en tant que science autonome. »

Si l'on résume le sens assez mince de ce long passage, on en tire cette leçon : des observations économiques restées longtemps éparses se sont réunies en une science à part quand la « direction et l'administration des États », c'est-à-dire le gouvernement, en ressentit le besoin et quand il devint nécessaire à cette fin d'enseigner l'économie politique dans les universités. Comme cette explication est admirable et classique pour un professeur allemand ! En vertu d'un « besoin » de ce cher gouvernement, une chaire est créée - qu'un pro­­fesseur s'empresse d'occuper. Ensuite, il faut naturellement créer la science correspon­dante ; sinon qu'enseignerait en effet le professeur ? On songe à ce maître de cérémonies qui affirmait que les monarchies devraient toujours exister, car à quoi servirait un maître de cérémonies, s'il n'y avait pas de monarchie ? Il semblerait donc que l'économie politique est apparue en tant que science du fait des besoins des États modernes. Un bon de commande des autorités aurait donné naissance à l'économie politique ! Que les besoins financiers des princes, qu'un ordre des gouvernements suffise à faire jaillir de terre une science entièrement nouvelle, voilà bien la manière de penser de ce professeur, domestique intellectuel des gouver­ne­ments du Reich qui se charge, à volonté, en leur nom, de faire de l'agitation « scientifique » pour tel projet de budget de la marine, tel projet douanier ou fiscal, vautour des champs de bataille qui prêche en temps de guerre l'excitation chauvine contre les peuples et le cannibalisme moral. Une telle conception est toutefois difficile à digérer pour le reste de l'humanité, pour tous ceux qui ne sont pas payés par le Trésor. Mais cette théorie nous donne une nouvelle énigme à résoudre. Que s'est-il passé pour que, vers le XVIIe siècle, comme l'affirme le professeur Schmoller, les gouvernements des États modernes aient soudain senti le besoin d'écorcher leurs chers sujets selon des principes scientifiques, alors que tout avait si bien marché pendant des siècles à la mode patriarcale et sans ces principes ? Ne faudrait-il pas ici aussi remettre les choses en place, et ces besoins nouveaux des « Trésors princiers » ne seraient-ils pas eux-mêmes une modeste conséquence du grand bouleverse. ment historique dont la nouvelle science de l'économie politique est sortie vers le milieu du XIXe siècle ?



Quoi qu'il en soit, la corporation des savants ne nous ayant pas appris ce dont traite réellement l'économie politique, nous ne savons pas non plus quand et pourquoi elle est apparue.

II

Une chose est certaine, en tout cas : dans toutes les définitions des intellectuels à la solde des capitalistes que nous avons citées plus haut, il est question de « Volkswirtschaft ». Le terme « Nationalökonomie » n'est en effet qu'une expression étrangère pour : doctrine de l'économie politique.[2] La notion d'économie politique est au centre des explications de tous les représentants officiels de cette science. Or, qu'est-ce que l'économie politique ? Le professeur Bûcher, dont l'ouvrage sur L'origi­ne de l'économie politique jouit d'une grande renommée tant en Allemagne qu'à l'étran­ger, donne à ce sujet l'information suivante :

 « L'ensemble des manifestations, institutions et phénomènes que provoque la satisfaction de tout un peuple constitue l'économie politique. » L'économie politique se décompose à son tour en de nombreuses économies particulières qui sont liées entre elles par la circulation des biens et entretiennent de multiples liens d'interdépen­dance du fait que chacune remplit certaines tâches pour toutes les autres et fait remplir de telles tâches par d'autres, pour elle-même. »

Essayons de traduire aussi cette savante « définition » en langage courant. Quand nous entendons d'abord parler de l'ensemble des institutions et phénomènes qui sont destinés à satisfaire les besoins de tout un peuple, il nous faut penser à toutes sortes de choses possibles : aux usines et ateliers, à l'agriculture et à l'élevage, aux chemins de fer et aux magasins, mais aussi aux sermons religieux et aux commissariats de police, aux spectacles de ballet, aux bureaux d'état civil et aux observatoires astrono­miques, aux élections parlementaires, aux souverains et aux associations de combat­tants, aux clubs d'échecs, aux expositions canines et aux duels - car tout cela et encore une infinité d'autres « institutions et phénomènes » servent aujourd'hui à « satisfaire les besoins de tout un peuple ». L'économie politique serait alors tout ce qui se passe entre ciel et terre et la science de l'économie politique serait la science universelle « de toutes choses et de quelques-unes encore », comme dit un proverbe latin.

Il faut manifestement apporter une limitation à la définition trop large du profes­seur de Leipzig. Il ne voulait probablement parler que d' « institutions et phéno­mènes » servant à la satisfaction des besoins matériels d'un peuple, ou, plus exacte­ment, à la « satisfaction des besoins par des choses matérielles ». Même ainsi, « l'en­sem­ble » serait encore beaucoup trop largement compris et se perdrait facilement dans les nuages. Essayons pourtant de nous y retrouver autant que faire se peut.

Tous les hommes ont besoin pour vivre de nourriture et de boisson, d'un loge­ment, de vêtements et de toutes sortes d'ustensiles à usage domestique. Ces choses peuvent être simples ou raffinées, chichement ou largement mesurées, elles sont de toute façon indispensables à l'existence dans toute société humaine et doivent donc être continuellement fabriquées - puisque nulle part les alouettes ne nous tombent toutes rôties dans la bouche. Dans les États civilisés, s'y ajoutent encore toutes sortes d'objets qui rendent la vie plus agréable et qui aident à satisfaire des besoins moraux et sociaux - et même des armes pour se protéger des ennemis. Chez ceux qu'on appelle les sauvages, ce sont des masques de danse, l'arc et les flèches, les statues d'idoles ; chez nous, ce sont les objets de luxe, les églises, les mitrailleuses et les sous-marins. Pour produire tous ces objets, il faut des matières premières et des outils. Ces matières premières, telles que les pierres, le bois, les métaux, les plantes, etc., exigent du travail humain, et les outils dont on se sert pour les obtenir sont également des produits du travail humain.

Si nous nous satisfaisions provisoirement de ce tableau grossièrement tracé, nous pourrions nous représenter l'économie politique à peu près ainsi : tout peuple crée, cons­tam­ment, par son propre travail, une quantité de choses nécessaires à la vie - nourriture, vêtements, habitations, ustensiles ménagers, parures, armes, etc. - ainsi que des matières et des outils indispensables à la production des premiers. La manière dont un peuple exécute tous ces travaux, dont il répartit les biens produits parmi ses différents membres, dont il les consomme et les produit à nouveau dans l'éternel mouvement circulaire de la vie, tout cela ensemble constitue l'économie du peuple en question, c'est-à-dire une « économie politique ». Tel serait à peu près le sens de la première phrase dans la définition du professeur Bûcher. Mais continuons notre explication.

« L'économie politique se décompose à son tour en de nombreuses économies particu­lières qui sont liées entre elles par la circulation et qui entretiennent de multi­ples liens d'interdépendance du fait que chacune remplit certaines tâches pour toutes les autres et fait remplir d'autres tâches pour elle-même. »

Nous voici devant un nouveau problème : que sont ces « économies particu­lières », à partir desquelles l' « économie politique » que nous venons à grand-peine de situer, se décompose ? A première vue, il semble bien qu'il faille entendre par là les ménages et les économies domestiques. De fait, tout peuple, dans les pays dits civilisés, se situe par rapport à un certain nombre de familles et toute famille a en règle générale, nue vie « économique ». En quoi consiste cette économie ? La famille a certaines rentrées d'argent, de par l'activité de ses membres adultes, ou par d'autres sources, et avec ces rentrées elle fait face à ses besoins en nourriture, vêtements, logement, etc.

Et quand nous pensons à une économie familiale, nous voyons la mère de famille, la cuisine, l'armoire à linge et la chambre d'enfants. L' « économie politique » se décomposerait-elle en de telles « économies particulières » ? Nous nous trouvons dans un certain embarras. Dans l'économie politique. telle que nous venons de la situer, il s'agissait avant tout de la production de tous les biens nécessaires à la vie et au travail, la nourriture, les vêtements, le logement, les meubles, les outils et les matières premières. Dans les économies familiales, en revanche, il ne s'agit que de la consommation des objets que la famille se procure tout faits par l'argent qu'elle possède. Nous savons aujourd'hui que la plupart des familles, dans les États moder­nes, achètent presque tous les vivres, vêtements, meubles, etc., dans les magasins ou au marché. Dans une économie domestique, on ne prépare les repas qu'à partir de vivres achetés, et on ne confectionne tout au plus les vêtements qu'à partir d'étoffes achetées. Ce n'est que dans des régions rurales tout à fait arriérées que l'on trouve encore des familles paysannes qui, par leur propre travail, se procurent directement la plupart de ce dont elles ont besoin pour vivre. Évidemment, il y a aussi, dans les États modernes, de nombreuses familles qui produisent à domicile divers produits indus­triels, ainsi les tisserands, les ouvriers de la confection ; il y a aussi, nous le savons, des villages entiers où l'on fabrique des jouets ou des objets analogues. Mais dans ce cas, justement, le produit du travail domestique appartient exclusivement à l'entre­preneur qui le commande et le paie, pas la moindre parcelle n'est consommée à l'intérieur de l'économie familiale où se fait ce travail. Pour leur économie domes­tique, les travailleurs à domicile achètent avec leur maigre salaire des objets tout-faits, exactement comme les autres familles. Ce que dit Bûcher, selon qui l'économie politique se décomposerait en économies particulières, signifie finale­ment, en d'autres termes, que la production des moyens d'existence de tout un peuple se « décompose » en consommation de ces moyens par les familles particulières - ce qui est une absurdité.

Un autre doute nous vient encore. Les « économies particulières » seraient aussi, d'après le professeur Bûcher, « reliées entre elles par la circulation» et entièrement dépendantes les unes des autres, puisque « chacun remplit certaines tâches pour toutes les autres ». De quelle circulation et de quelle dépendance peut-il bien vouloir parler ? S'agit-il des échanges entre familles amies et voisines ? Mais cette circulation, qu'aurait-elle à voir avec l'économie politique et avec l'économie en général ? Toute bonne maîtresse de maison vous dira que moins il y a de circulation de maison à maison, mieux cela vaut pour l'économie et la paix domestiques. Et en ce qui concerne la « dépendance », on ne voit pas du tout quelles « tâches » l'économie domes­tique du rentier Meyer remplirait pour l'économie domestique du professeur Schulze et « pour toutes les autres ». Manifestement, nous nous sommes égarés et devons reprendre la question par un autre bout.

L' « économie politique » du professeur Bûcher ne se décompose donc pas en économies familiales particulières. Se décomposerait-elle, en usines, ateliers, exploi­ta­tions agricoles, etc. ? Un indice semble nous confirmer que noué; sommes cette fois sur la bonne voie. On produit effectivement dans ces entreprises ce qui sert à l'entretien de tout le peuple et il y a effectivement circulation et interdépendance entre elles. Une fabrique de boutons de culotte par exemple dépend entièrement des ateliers de tailleurs où elle trouve preneur pour sa marchandise, tandis que les tailleurs à leur tour ne peuvent confectionner des culottes sans boutons de culotte. Les ateliers de tailleurs ont d'autre part besoin de matières premières et dépendent ainsi des fabriques de tissus de laine et de coton, qui dépendent à leur tour de l'élevage de mou. tons et du commerce de la laine, et ainsi de suite. Nous constatons effectivement ici, dans la production, une interdépendance avec de nombreuses ramifications. Il est certes un peu pompeux de parler de «tâches» que chacune de ces entreprises « remplit pour toutes les autres », à propos de la vente de boutons de culotte à des tailleurs, de laine de mouton à des filatures et autres opérations des plus ordinaires. Mais ce sont là les inévitables fleurs de rhétorique du jargon professoral qui aime à enrober de poésie et de «jugements de valeur moraux», comme le, dit si bien le professeur Schmoller, les petites affaires lucratives du inonde des entrepreneurs. Il nous vient cependant ici des doutes encore plus graves. Les diverses usines, exploitations agricoles, mines de charbon, aciéries seraient autant d' « écono­mies particulières » en quoi se « décom­pose » l'économie politique. Mais la notion d' « éco­nomie » implique, manifestement, tout au moins c'est ainsi que nous nous sommes représenté l'économie politique, tant la production que la consommation de moyens de subsistance dans un certain périmètre. Or dans les usines, ateliers, mines, on ne fait que produire, et pour d'attires. On ne consomme là que les matières premières dont sont faits les outils et les outils, avec lesquels on travaille. Quant au produit fini, il n'est pas du tout consommé dans l'entreprise. Pas un bouton de culotte n'est consommé par le fabricant et sa famille, et encore moins par les ouvriers de l'usine ; pas un tube d'acier n'est consommé en famille par le propriétaire des aciéries. En outre, si nous voulons déterminer de plus près ce qu'est l' « éco­nomie », il nous faut la concevoir tomme un tout fermé en quelque sorte, produisant et consommant les moyens de subsistance les plus importants pont l'existence humaine. Mais les entreprises industrielles ou agricoles actuelles ne fournissent chacune qu'un, ou au plus quelques produits qui ne suffiraient pas de loin à l'entretien humain, qui souvent même ne sont pas consommables mais constituent seulement une partie, ou la matière première on l'outil d'un moyen de subsistance. Les entre. prises actuelles de production ne sont en effet que des fractions d'une, économie, qui n'ont en elles-mêmes, du point de vue économique, ni sens ni but et ont ceci de caractéristique justement, même au regard le moins averti, qu'elles ne constituent chacune qu'une parcelle informe d'une économie, et non une « économie ». Si l'on dit par conséquent que l'économie politique, c'est-à-dire l'ensem­ble des institutions et phénomènes qui servent à la satisfaction des besoins d'un peuple, se décompose en écono­mies particulières, en usines, ateliers, mines, etc., on pourrait aussi bien dire que l'ensemble des « institutions » biologiques qui servent à l'accomplisse­ment de toutes les fonctions de l'organisme humain, c’est l'homme lui-même et que cet homme se décompose à son tour en beaucoup d'organismes particu­liers, à savoir le nez, les oreilles, les jambes, les bras, etc. Et une usine actuelle est de fait à peu près autant une «économie particulière» que le nez est un organisme particulier.



Nous arrivons donc par cette voie aussi à une absurdité, preuve que les ingénieu­ses définitions des savants bourgeois, bâties uniquement sur des signes extérieurs et des subtilités verbales, visent à éviter en ce cas le fond du problème. Essayons de soumettre nous-mêmes la notion d'économie politique à un examen plus précis.

III

On nous parle des besoins d'un peuple, de la satisfaction de ces besoins dans une économie formant un tout et, en ce cas, de l'économie d'un peuple. La théorie de l'économie politique doit être la science qui nous explique l'essence de l'économie d'un peuple, c'est-à-dire les lois selon lesquelles un peuple, par son travail, crée sa richesse, l'augmente, la répartit entre les individus, la consomme et la crée à nouveau. L'objet de l'étude doit donc être la vie économique de tout un peuple, par opposition à l'économie privée ou particulière, quelle que soit la signification de cette dernière. Confirmant apparemment cette façon de voir, l'ouvrage classique, paru en 1776, de l'Anglais Adam Smith, que l'on appelle le père de l'économie politique, porte le titre de La richesse des nations.

Mais existe-t-il en réalité quelque chose qui soit l'économie d'un peuple ? C'est ce que nous devons nous demander. Les peuples ont-ils donc chacun leur propre vie économique particulière et close sur elle-même ? L'expression d' « économie natio­nale » est employée avec une particulière prédilection en Allemagne ; tournons donc nos regards vers l'Allemagne.

Les mains des ouvrières et ouvriers allemands produisent chaque année dans l'agriculture et l'industrie une énorme quantité de biens de consommation de toutes sortes. Tous ces biens sont-ils produits pour la propre consommation de la population du Reich allemand ? Nous savons qu'une partie très importante et chaque année plus grande des produits allemands est exportée pour d'autres peuples, vers d'autres pays et d'autres continents. Les produits sidérurgiques allemands vont vers divers pays voisins d'Europe et aussi vers l'Amérique du Sud et l'Australie : le cuir et les objets en cuir vont vers tous les États européens ; les objets en verre, le sucre, les gants vont vers l'Angleterre ; les fourrures vers la France, l'Angleterre, l'Autriche-Hongrie ; le colorant alizarine vers l'Angleterre, les États-Unis, l'Inde ; des scories servant d'en­grais aux Pays-Bas, à l’Autriche-Hongrie ; le coke va vers la France ; la houille vers l'Autriche, la Belgique, les Pays-Bas, la Suisse ; les câbles électriques vers l’Angle­terre, la Suède, la Belgique ; les jouets vers les États-Unis ; la bière alleman­de, l'indi­go, l'aniline et d'autres colorants à base de goudron, les médicaments allemands, la cellulose, les objets en or, les bas, les étoffes et vêtements de laine et de coton, les rails de chemin de fer sont expédiés dans presque tous les pays commerçants du monde.

Mais inversement, le travail du peuple allemand dépend à chaque étape, dans sa consommation quotidienne, des produits de pays et de peuples étrangers. Notre pain est fait avec des céréales russes, notre viande provient du bétail hongrois, danois, russe ; le riz que nous consommons vient des Indes orientales ou d'Amérique du Nord ; le tabac, des Indes néerlandaises ou du Brésil ; nous recevons notre cacao d’Afrique occidentale, le poivre, de l'Inde, le saindoux, des États-Unis. le thé, de la Chine, les fruits, d'Italie, d'Espagne et des États-Unis, le café, du Brésil, d'Amérique centrale ou des Indes néerlandaises ; les extraits de viande nous proviennent d'Uru­guay, les oeufs de Russie, de Hongrie et de Bulgarie ; les cigares de Cuba, les montres de Suisse, les vins mousseux de France, les peaux d'Argentine, le duvet de Chine, la soie d'Italie et de France, le lin et le chanvre de Russie, le coton des États-Unis, des Indes, d'Égypte, la laine fine d'Angleterre ; le jute des Indes ; le malt d'Autriche-Hongrie ; la graine de lin d'Argentine ; certaines sortes de houille d’Angle­terre ; la lignite d'Autriche ; le salpêtre du Chili ; le bois de Quebracho ; pour son tannin, d'Argentine ; les bois de construction de Russie ; les fibres pour la vannerie, du Portugal ; le cuivre des États-Unis ; l'étain de Londres, des Indes néer­landaises ; le zinc d'Australie ; l'aluminium d'Autriche-Hongrie et du Canada ; l'amiante du Canada ; l'asphalte et le marbre d'Italie ; les pavés de Suède ; le plomb de Belgique, des États-Unis, d'Australie ; le graphite de Ceylan ; la chaux d'Amérique et d'Algérie ; l'iode du Chili, etc.

Des plus simples aliments quotidiens aux objets de luxe les plus recherchés et aux matières premières ou aux outils les plus nécessaires, la plupart proviennent directe­ment ou indirectement, en tout ou en partie, de pays étrangers et sont le produit du travail de peuples étrangers. Pour pouvoir vivre et travailler en Allemagne, nous faisons ainsi travailler pour nous presque tous les pays, tous les peuples, tous les continents et travaillons à notre tour pour tous les pays.

Pour nous représenter les dimensions énormes de ces échanges, jetons un regard sur les statistiques officielles des importations et exportations. D'après l'Annuaire statistique du Reich allemand de 1914, le commerce allemand, à l'exclusion des mar­chandises en transit, se présentait comme suit :

L'Allemagne a importé en 1913 :

matières premières                                              5 262 millions de M.

produits semi-finis                                             1 246 millions de M.

produits finis                                                      1 776 millions de M.

produits alimentaires                                          3 063 minions de M.

animaux vivants                                                    289 millions de M.

Total                                                                 11 638 millions de M.

soit presque 12 milliards de marks.

La même année, l'Allemagne a exporté :

 

matières premières                                            1 720 millions de M.

produits semi-finis                                            1 159 millions de M.

produits finis                                                    6 642 millions de M.

produits alimentaires                                        1 362 millions de M.

animaux vivants                                                       7 millions de M.

Total                                                              10 891  millions de M.

soit presque 11 milliards de marks. Ensemble, cela fait plus de 22 milliards de marks pour le commerce extérieur annuel de l'Allemagne.

Mais la situation est la même, dans une proportion moindre ou plus grande, pour les autres pays modernes, c'est-à-dire pour ceux précisément dont la vie économique est l'objet exclusif de l'économie politique. Tous ces pays produisent les uns pour les autres, en partie aussi pour les continents les plus reculés, mais utilisent aussi pour leur consommation comme pour leur production des produits de tous les continents.

Comment peut-on, face à un développement aussi énorme des échanges, tracer les limites entre l« économie» d'un peuple et celle d'un autre peuple, parler d'autant d'« économies nationales » comme s'il s'agissait de domaines formant un tout et pouvant être considérés en eux-mêmes ?

Les échanges internationaux et leur augmentation ne sont évidemment pas une décou­verte qui aurait échappé aux savants bourgeois. Les statistiques officielles, publiées dans des rapports annuels, font que ces réalités relèvent du domaine publie, pour tous les gens cultivés ; l'homme d'affaires, l'ouvrier d'industrie les connaissent en outre par leur vie de tous les jours. La croissance rapide du commerce mondial est aujourd'hui un fait si universellement connu et reconnu que personne ne peut plus le contester ou en douter. Mais comment ce fait est-il compris par les experts en économie politique ? Comme une relation purement extérieure, comme l'exportation de ce qu'ils appellent l' « excédent » de la production d'un pays par rapport à ses pro­pres besoins, et l'importation qui « manquerait » à sa propre économie - relation qui ne les empêche absolument pas de continuer à parler d' « économie politique ».



C'est ainsi que par exemple le professeur Bücher, après nous avoir instruit en long et en large de l'« économie politique » actuelle, stade ultime et suprême dans la série des forces économiques historiques, proclame :

« C'est une erreur de croire que les facilités apportées par l'ère libérale au com­merce international amèneront le déclin de la période de l'économie nationale, qui fera place à la période de l'économie mondiale. Certes, nous voyons aujourd'hui en Europe une série d'États privés d'autonomie nationale dans leur approvisionnement en biens, dans la mesure où ils sont contraints de recevoir de l'étranger d'importantes quantités de produits alimentaires, tandis que leur production industrielle a dépassé de beaucoup les besoins nationaux et fournit continuellement des excédents qui doivent trouver leur utilisation à l'étranger. Mais il ne faut pas voir dans la cohabitation de pays industriels et de pays fournissant les matières premières, dépendant les uns des autres, dans cette « division internationale du travail», un signe que l'humanité est sur le point de franchir une nouvelle étape de son évolution, étape qui s'opposerait aux précédentes sous le nom d'économie mondiale. Car, d'une part, aucune étape écono­mi­que n'a jamais garanti la pleine satisfaction des besoins ; elles ont toutes laissé subsister certaines lacunes qu'il fallait combler de façon ou d'autre. D'autre part, cette prétendue économie mondiale n'a, jusqu'ici du moins, pas fait apparaître de phénomènes différant essentiellement de ceux de l'économie nationale et l'on peut douter qu'il en apparaisse dans un avenir prévisible. » [3]

Avec plus d'audace encore, Sombart, jeune collègue du professeur Bûcher, décla­re tout de go que nous n'entrons pas dans l'économie mondiale, mais au con­traire que nous nous en éloignons toujours davantage : « J'affirme que les peuples civilisés ne sont pas aujourd'hui de plus en plus liés entre eux par des relations commerciales, mais au contraire le sont de moins en moins. L'économie nationale particulière n'est pas aujourd'hui plus intégrée au marché mondial qu'il y a cent ou cinquante ans, mais moins. Cependant, nous ne devons pas admettre que les relations commerciales internationales acquièrent une importance relativement croissante pour l'économie politique moderne. C'est l'inverse qui se produit. « Le professeur Sombart est con­vain­cu que « les différentes économies nationales deviennent des micro­cosmes de plus en plus achevés et que pour toutes les industries le marché intérieur l'emporte toujours plus sur le marché mondial. » [4]

Cette brillante ineptie, qui bafoue sans gêne toutes les observations courantes de la vie économique, souligne à merveille l'acharnement avec lequel messieurs les savants refusent de reconnaître l'économie mondiale comme une nouvelle phase de l'évolution de la société humaine - refus dont nous avons à prendre note pour en chercher les racines cachées.

Ainsi, parce qu'aux « étapes antérieures de l'économie », aux temps du roi Nabucho­donosor, par exemple, « certaines lacunes » de la vie économique étaient déjà comblées par l'échange, le commerce mondial actuel ne signifie rien et il faut en rester à l' « économie nationale ». Tel est l'avis du professeur Bücher.

Cela caractérise bien la grossièreté des conceptions historiques d'un savant dont la réputation repose justement sur sa prétendue perspicacité et sur ses profondeurs de vues en histoire économique ! Il met, sans plus, dans le même sac, au nom d'un sché­ma absurde, le commerce international d'étapes de l'économie et de la civilisation les plus diverses et le tout séparé par des millénaires! Certes, il n'y a pas eu d'étapes dans la société sans échanges. Les fouilles préhistoriques les plus anciennes, les cavernes les plus grossières qui ont servi d'habitat à l'humanité « antédiluvienne », les tombes préhistoriques les plus primitives témoignent toutes d'un certain échange de produits entre contrées éloignées les unes des autres. L'échange est aussi ancien que l'histoire des civilisations humaines, il les a de tout temps accompagnées, et a été le plus grand moteur de leur progrès. Or c'est dans cette vérité générale et, par là même, tout à fait vague, que notre savant noie toutes les particularités des époques, les étapes de la civilisation, les formes économiques. Si la nuit tous les chats sont gris, dans l'obs­curité de cette théorie universitaire, les formes les plus diverses de communication ne font qu'un. L'échange primitif d'une tribu indienne du Brésil qui troque à l'occasion ses masques de danse contre les ares et les flèches d'une autre tribu ; les étincelants magasins de Babylone où s'amoncelait la splendeur des cours orientales ; le marché antique de Corinthe où se vendaient à la nouvelle lune les linons d'Orient, les poteries grecques, le papier de Tyr, les esclaves de Syrie et d'Anatolie pour des riches escla­vagistes ; le commerce maritime de la Venise médiévale qui fournissait aux cours féodales et aux maisons patriciennes d'Europe les objets de luxe... et le commerce mondial capitaliste d'aujourd'hui qui étend son réseau sur l’Orient et l'Occident, sur le nord et le sud, sur tous les océans et tous les coins du monde, qui brasse bon an mal an des masses énormes - depuis le pain quotidien et l'allumette du mendiant jusqu'à l'objet d'art le plus recherché du riche amateur, du plus simple produit de la terre jusqu'à l'outil le plus compliqué, sorti des mains de l'ouvrier, source de toute richesse, jusqu'aux outils de meurtre de la guerre - tout cela ne fait qu'un tout pour notre professeur d'économie politique : c'est le simple « remplissage » de « certai­nes lacu­nes » dans des organismes économiques autonomes ! ...

Il y a cinquante ans, Schultze Von Delitzsch racontait aux ouvriers allemands que chacun aujourd'hui produit d'abord pour lui-même, mais donne « en échange des produits des autres » ceux « dont il n'avait pas l'usage pour lui-même ». Lassalle a répondu de manière catégorique à ce non-sens :

« Monsieur Schultze ! N'avez-vous donc aucune idée de la réalité du travail social d'aujourd'hui ? N'êtes-vous donc jamais sorti de Bitterfeld et de Delitzsch ? Dans quel siècle médiéval vivez-vous encore avec toutes vos conceptions ? « ... Ignorez-vous donc complète­ment que le travail social d'aujourd'hui a justement ceci de caractéris­tique que chacun ne produit pas pour lui-même ? Ignorez-vous donc complètement qu'il en est nécessairement ainsi depuis la grande industrie, qu'en cela réside aujourd'hui la forme et l'essence du travail et que si l'on ne s'en tient pas rigoureu­sement à ce point, on ne peut pas comprendre un seul aspect de la situation écono­mique actuelle, un seul des phénomènes économiques actuels ?

« D'après vous, Monsieur Leonor Reichenheim, de WüsteGiersdorf, produit d'abord le fil de coton dont il a lui-même besoin. Il échange l'excédent que ses filles ne peuvent plus transformer en bas et en chemises de nuit.

« Monsieur Borsig produit d'abord des machines pour ses besoins familiaux. Puis il vend les machines en excédent.

« Les magasins d'articles de deuil travaillent d'abord en prévision de décès dans leur propre famille. Et ceux-ci étant trop rares, ils échangent ce qui leur reste.

« Monsieur Wolff, propriétaire du bureau local des télégraphes, reçoit d'abord les dépêches servant à sa propre information et pour sa propre satisfaction. Ce qui reste, quand il en a eu son content, il l'envoie aux agioteurs et aux rédacteurs de presse qui, en échange, mettent à son service les correspondants qu'ils ont de trop ! ...

« Le caractère distinctif du travail, dans les périodes sociales antérieures, carac­tère auquel il faut se tenir rigoureusement, était de produire pour les besoins locaux et de rendre ou troquer l'excédent, c'est-à-dire de pratiquer de façon prédomi­nante l'économie naturelle. Or, le caractère distinctif et spécifique du travail dans la société moderne est que chacun produit non pas ce dont il a besoin, mais que chacun produit des valeurs d'échange, comme on produisait autrefois des valeurs d'usage.

« Et ne comprenez-vous pas, Monsieur Schultze, que c'est la forme nécessaire, et toujours plus répandue, du Travail dans une société où la division du travail a pris l'extension qu'elle a dans la société moderne ? »

Ce que Lassalle essaie d'expliquer ici à Schultze à propos de l'entreprise privée capitaliste, s'applique chaque jour davantage aujourd'hui au mode d'économie des pays capitalistes aussi évolués que l'Angleterre, l'Allemagne, la Belgique, les États-Unis, sur les traces desquels les autres pays s'engagent les uns après les autres. Et la façon dont le juge progressiste de Bitterfeld cherchait à tromper les ouvriers, était beaucoup plus naïve mais n'était pas plus grossière que la controverse d'un Bücher ou d'un Sombart sur le concept de l'économie mondiale.

Le professeur allemand, fonctionnaire ponctuel, aime avoir de l'ordre dans son domaine. Par amour de l'ordre, il range le monde, bien proprement, dans les comparti­ments d'un schéma scientifique. Et tout comme il dispose ses livres sur les rayons de sa bibliothèque, il répartit les pays sur deux rayons : ici, les pays qui produisent des biens industriels et en ont « un excédent » ; là, les pays qui pratiquent l'agriculture et l'élevage et dont les matières premières manquent aux autres pays. La naît, et là-dessus repose, le commerce international.

L'Allemagne est un des pays les plus industrialisés du monde. D'après ce schéma, elle devrait avoir les échanges les plus actifs avec un grand pays agricole comme la Russie. Comment se fait-il que les échanges commerciaux les plus importants de l'Allemagne se fassent avec deux autres pays industrialisés, les États-Unis d'Amérique du Nord et l'Angleterre 9 En effet, les échanges de l'Allemagne avec les États-Unis en 1913 se sont montés à 2,4 milliards de marks, ceux avec l’Angleterre à 2,3 milliards de marks ; la Russie ne vient qu'au troisième rang. Et, particulièrement en ce qui concerne les exportations, le premier État industriel du monde est aussi le plus grand acheteur vis-à-vis de l'industrie allemande : en important annuellement 1,4 milliard de marks de marchandises allemandes, l'Angleterre vient largement en tête des autres pays. Et l'Empire britannique absorbe un cinquième des exportations allemandes. Que pense de ce phénomène remarquable le docte professeur ?

D'un côté un État industriel, de l'autre un État agraire, telle est l'ossature rigide des relations économiques mondiales à partir de laquelle opèrent le professeur Bûcher et la plupart de ses collègues. Or, dans les années 60, l'Allemagne était un État agraire ; elle exportait l'excédent de ses produits agricoles et devait s'approvisionner en biens industriels les plus indispensables auprès de l'Angleterre. Depuis lors, elle est deve­nue elle-même un État industriel et le plus puissant rival de l'Angleterre. Les États-Unis d'Amérique sont en train de franchir en un délai encore plus bref la même étape que l'Allemagne des années 70 et 80. Ils sont encore, avec la Russie, le Canada, l'Australie et la Roumanie, l'un des plus grands pays producteurs de blé du monde ; aux dernières statistiques (de 1900) 36 % de la population était encore occupée par les travaux agricoles. Mais en même temps l'industrie des États-Unis progresse avec une rapidité sans exemple et devient une dangereuse rivale des industries anglaise et allemande. Nous mettons au concours, pour une éminente faculté d'économie politi­que, la question suivante : Faut-il, dans le schéma du professeur Bûcher, classer les États-Unis dans la rubrique des États agricoles ou dans la rubrique des États industriels ? La Russie aussi s'engage lentement dans la même voie et, dès qu'elle se sera débarrassée de structures étatiques anachroniques, son immense population et ses inépuisables richesses naturelles lui feront rattraper le retard avec des bottes de sept lieues, pour égaler, voire dépasser peut-être, de notre vivant encore, la puissance industrielle de l'Allemagne, de l'Angleterre et des États-Unis. Le monde n'a donc pas, comme le déclare la sagesse professorale, une ossature rigide ; il se meut, il vit, il change. La polarité entre industrie et agriculture, d'où naîtraient les échanges inter­nationaux, est elle-même un élément fluide qui est de plus en plus repoussé à la périphérie du monde civilisé moderne. Mais que devient entre temps le commerce au sein de ce monde civilisé ? Selon la théorie du professeur Bûcher, il devrait être de plus en plus réduit. Au lieu de cela - ô miracle - il prend de plus en plus d'ampleur entre pays industriels.



Rien de plus instructif que le tableau offert par l'évolution de notre monde économique moderne depuis un quart de siècle. Bien que nous assistions depuis 1880 à une véritable orgie de protection douanière, c'est-à-dire que les « économies natio­na­les » se ferment artificiellement les unes aux autres, dans tous les pays industriels et grands États d'Europe, le développement du commerce mondial, dans le même temps, non seulement ne s'est pas arrêté, mais a pris un cours vertigineux. Même un aveugle peut voir l'étroite liaison entre industrialisation croissante et commerce mondial, en observant les trois pays pilotes, l'Angleterre, l'Allemagne et les États-Unis.

Le charbon et le fer sont l'âme de l'industrie moderne.

Or l'extraction de charbon est passée entre 1855 et 1910 :

en Angleterre........................ de   162      à       269      millions de tonnes

en Allemagne ....................... de     74      à       222      millions de tonnes

aux États-Unis ..................... de   101      à       455      millions de tonnes

 Dans le même temps, la production de fonte brute est passée :

 en Angleterre ....................... de    7,5      à       10,2     millions de tonnes

en Allemagne ....................... de    3,7      à       14,8     millions de tonnes

aux États-Unis ..................... de    4,1      à       27,7     millions de tonnes

Et le commerce extérieur annuel (importation et exportation) passait entre 1855 et 1912 :

en Angleterre........................ de     13      à       27,4     milliards de marks

en Allemagne........................ de    6,2      à       21,3     milliards de marks

aux États-Unis...................... de    5,5      à       16,2     milliards de marks

Si l'on prend l'ensemble du commerce extérieur (importation et exportation) de tous les pays importants du globe, il est passé de 105 milliards de marks en 1904 à 165 milliards de marks en 1912. Soit une augmentation de 57 % en huit ans ! En vérité, c'est un rythme d'évolution économique sans exemple dans toute l'histoire mondiale jusqu'ici ! « Les morts vont vite. » L' « économie nationale » capitaliste semble être pressée d'épuiser ses capacités d'existence, de raccourcir son sursis. Que dit de tout cela le schéma professoral avec son opposition grossière entre États industriels et États agraires ?

Il y a cependant bien d'autres énigmes du même genre dans la vie économique moderne. Examinons d'un peu plus près le tableau des importations et exportations allemandes, au lieu de nous contenter des sommes globales de marchandises échan­gées ou des grandes catégories générales ; pas. sons en revue les genres les plus importants de marchandises du commerce allemand.

En 1913, l'Allemagne a :

importé                                                           exporté

                               millions de M.                                                          millions de M.

du coton brut                    pour      607         des machines                          pour         680

du blé                               pour      417         quincaillerie                            pour         652

de la laine                         pour      413         houille                                    pour         516

de l'orge                            pour      390         cotonnades                             pour         446

du cuivre brut                   pour      335         lainages                                  pour         271

des peaux                         pour      322         papier et ses produits              pour         263

du minerai de fer              pour      227         fourrures brutes                      pour         225

de la houille                      pour      204         fer en barres                           pour         205

des oeufs                          pour      194         soieries                                   pour         202

des fourrures brutes          pour      188         coke                                       pour         147

du salpêtre chilien     &n



386