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L'economie du comportement et la theorie du care




L'économie du comportement et la théorie du care

La plupart des analyses économiques standards reposent sur deux hypothèses centrales du comportement humain : l’hypothèse de rationalité et l’existence de préférences égoïstes. La rationalité implique, en vertu du principe méthodologique conséquentialiste, que l’individu évalue et choisit les actions qui satisfont au mieux ses préférences. La rationalité est dite instrumentale. L’hypothèse associée à l’égoïsme traduit le fait que les préférences des individus sont amorales au sens où ceux-ci ne se préoccupent pas des gains ou des comportements d’autrui tant que cela n’a aucun impact sur leur niveau de bien-être. Ces hypothèses fondatrices se trouvent au cœur de la pensée des économistes classiques des xviiie et xixe siècles (Adam Smith, David Ricardo, John Stuart Mill). Elles ont été renforcées, à la fin du xixe siècle, par les principaux acteurs de la « Révolution marginaliste » – Léon Walras, Stanley Jevons et Vilfredo Pareto – qui entérinent une vision universaliste et réductrice du comportement humain : l’Homo œconomicus. Le tournant de l’économie politique en direction d’une science économique formelle universelle s’effectue ainsi lors du passage d’une théorie classique développée autour du concept de la valeur travail à une analyse néoclassique positive qui met en avant le culte de l’essence de la valeur utilité [Orléan, 2011] et la prise en considération de l’individu-atome calée sur la physique newtonienne [Passet, 2010].

Au cours des trente dernières années, l’univers scientifique de l’économiste orthodoxe a cependant connu des bouleversements majeurs, sous l’impulsion notamment de l’économie expérimentale, de l’économie comportementale, de l’économie évolutionniste, de la psychologie économique ou encore de la neuro-économie. Sous la plume de nombreux économistes « comportementaux » contemporains1 , la figure de l’Homo œconomicus a ainsi profondément changé, celui-ci est devenu plus humain. Son égoïsme est moins forcené, ses préférences moins intangibles, sa logique moins implacable, plus incertaine et plus sensible, son irrationalité parfois appréciée, presque revendiquée. Les résultats issus des expérimentations ont en effet révélé que les comportements observés en laboratoire ne correspondaient pas aux prédictions issues de la théorie académique. Dans la littérature, s’est ainsi imposée l’idée que la rationalité économique peut souffrir de nombreuses « anomalies » ou d’étranges « paradoxes », reflets des imperfections (ou des défaillances) de la théorie standard. Au début des années 1980, l’objectif de l’économie comportementale a ainsi constitué à raffiner les modèles de l’économiste en prenant en compte les principaux résultats des expérimentations. Il s’agissait d’amender (à la marge) le corpus théorique orthodoxe pour lui permettre de faire face aux critiques les plus aiguës tout en conservant l’essentiel de son analyse formelle rationnelle.

Le pari initial des économistes comportementaux consistait à intégrer davantage de réalisme au niveau des hypothèses de comportement sans remettre en cause pour autant le cadre utilitariste conséquentialiste de la théorie standard. De nombreux auteurs considèrent encore aujourd’hui cet objectif comme central [Fudenberg, 2006]. Pour d’autres, cependant, l’introduction des « écarts à la rationalité » – issus notamment des émotions, des humeurs, des biais cognitifs, des aspects de personnalité, du rôle des intentions, des attentes ou encore des effets de contexte – posent des problèmes conceptuels plus aigus par rapport à l’édifice théorique hérité de la tradition walrasso-parétienne. Dans quelle mesure peut-on concilier la complexité de l’affect avec une prétention de modélisation universelle ? Est-il possible de faire coexister des préférences égoïstes avec des préférences sociales (comme l’altruisme ou la confiance) dans un cadre simplifié de maximisation de l’utilité individuelle ? Quel impact la modification du contexte de la décision a-t-elle sur la formalisation de la structure des préférences ? Renoncer à l’universalité de l’individu représentatif ne risque-t-il pas de faire tomber la modélisation économique dans une forme de particularisme ?



Ce qui est ici en jeu, de façon fondamentale, c’est l’alternative entre la poursuite du paradigme dominant en économie s’inscrivant dans la continuité des sciences dures et une rupture avec ce paradigme conduisant à une réappropriation de la tradition d’économie politique héritée des philosophes des Lumières. Dans son ouvrage, René Passet [2010] montre comment la science économique moderne s’est construite au xviiie siècle sur le modèle des sciences naturelles (physique, mathématique) et s’est ensuite raffinée en proposant une axiomatique très élaborée. Des développements plus récents ont intégré, de façon similaire, les outils des sciences du vivant (biologie, neurosciences), des systèmes complexes, de l’informatique ou encore ceux de la psychologie cognitive ou sociale. Le « tournant cognitif » [Orléan, 2002] – première remise en cause sérieuse du cadre strict de la rationalité – témoigne en particulier de l’ouverture de l’économie vers une science sociale autrefois négligée ou méprisée2 . Au moment où le concept de rationalité est ébranlé et où la moralité des acteurs (ou des marchés) est contestée, la réforme de la science économique moderne peut également s’appuyer sur les fondations philosophiques léguées par les pères de l’économie politique (Adam Smith et David Hume). Ce retour à la figure smithienne incarnée par la Théorie de sentiments moraux [Smith, 1759], que l’on retrouve chez les tenants les plus influents de l’économie du comportement3 , rencontre l’assentiment d’un courant en philosophie morale né au milieu des années 1980, la théorie du care.

La théorie du care est une théorie philosophique de la sollicitude, du souci de l’autre ou de « l’attention » portée à l’autre4 . Elle est née en opposition à une forme de rationalité très poussée au sein de la théorie morale héritée de la tradition kantienne. À l’instar des économistes aujourd’hui, la théorie du care introduit (dans la théorie morale) le domaine du sensible et des affects et souligne le rôle prééminent de la personne et de l’identité. Le care nourrit également un réel projet politique qui a vocation à rencontrer les autres sciences sociales comme la sociologie, l’anthropologie, les sciences politiques ou encore l’ethnologie. La théorie philosophique du care, par conséquent, a également vocation à inspirer la science économique moderne. Elle plaide pour une économie (i) sensible, (ii) personnelle et (iii) paternaliste, qui redonne du sens à « l’homme économique » [Arnsperger, 2011]. Elle invite cependant l’économie du comportement à une refondation nécessaire qui va bien au-delà d’un simple « écart à la rationalité ». Comme nous le montrons, aller dans le sens du care, c’est revendiquer une rupture claire avec le paradigme dominant et donner du sens à une véritable économie politique5 .

L’économie du Sensible

C’est dans le domaine du sensible et de l’affect que la filiation de la théorie du care avec l’économie moderne est la plus évidente, la plus marquée. La théorie du care s’oppose à la pure rationalité morale édictée par Emmanuel Kant et prolongée par John Rawls [1987] dans la Théorie de la justice. Les principes de justice rawlsiens reposent en particulier sur ce qu’il nomme la « position originelle », une façon commode d’exprimer l’idéal d’une citoyenneté libre et autonome, caractéristique des sociétés démocratiques. En se transposant mentalement dans la « position originelle », les agents délibèrent sous un « voile d’ignorance » qui leur dissimule toutes les informations concernant leurs caractéristiques individuelles. La disposition de chaque individu à se prêter à un tel exercice mental rationnel et à en accepter les conséquences définit ainsi le sens de la justice, qui suppose donc de la part de l’individu une capacité à formuler des principes impartiaux dans un cadre hypothétique et à s’y conformer. Carol Gilligan [1982] s’oppose à cette conception rationnelle, non intuitive, de la morale et à la formulation de principes moraux intangibles. Dans l’éthique du care, une place fondamentale est donc réservée aux affects, aux émotions et aux relations interindividuelles dans la théorie morale. Les émotions nous permettraient de mieux comprendre nos concepts moraux. Les émotions nous apporteraient également les éléments essentiels nous permettant d’évaluer moralement une situation.



L’attention portée aux émotions, que la plupart des sciences sociales ou des sciences du vivant ont déjà relayée au cours du xxe siècle, et que l’on redécouvre avec étonnement et intérêt aujourd’hui, est en fait aussi ancienne chez les économistes que la naissance de l’économie politique : David Hume [1739] et Adam Smith [1759] proposent tous deux une vision d’un monde vertueux et sensible. Dans l’analyse économique contemporaine, les vertus des mécanismes perceptifs ou affectifs (comme, par exemple, l’empathie) ou des émotions sociales ou morales n’ont été « redécouvertes » cependant que récemment par les économistes expérimentalistes et comportementalistes (pour une revue, voir Petit [2009]). Il existe une tradition d’analyse en théorie psychologique, sociologique, philosophique ou neurologique des émotions qui étudie le rôle de certaines émotions dans l’apparition de comportements individuels pro-sociaux. La culpabilité ou la colère motiveraient ainsi la coopération, la fierté, la valorisation du travail accompli, la gratitude, la tendance à la réciprocité. Dans la lignée de Frank [1988], les économistes comportementaux se sont initialement emparés de la littérature sur les émotions pour expliquer le décalage entre les comportements observés en laboratoire et la prédiction issue des modèles de la rationalité. En prenant acte des défaillances des modèles standards de la décision en interaction sociale, l’économie comportementale fonde le projet d’introduire les affects en prolongeant l’approche de la théorie des jeux. Selon la plupart des auteurs, il doit ainsi être possible d’intégrer les émotions dans la fonction d’utilité individuelle sans remettre en cause les principes fondateurs de la théorie (rationalité, recherche de l’intérêt individuel, principe de maximisation, axiomatique). L’introduction du domaine du sensible en économie est cependant porteur d’une refondation plus substantielle de la théorie économique que celle que l’on pouvait anticiper initialement. Le rôle des émotions dans l’apparition de l’altruisme illustre ainsi cette nécessaire refondation.

Pour évaluer l’existence de comportements altruistes au sein de la société, les économistes utilisent un jeu économique expérimental d’une extrême simplicité, le jeu du « dictateur » [Forsythe, Horowitz, Savin et Sefton, 19946 ]. Ce jeu est proposé à deux participants, l’un d’entre eux disposant d’une somme, mettons dix euros, qu’il doit « partager » à sa convenance avec l’autre sujet de l’expérience, appelé le « receveur ». Conformément à la théorie académique, un individu rationnel conserve logiquement et sans aucun scrupule la totalité du montant. C’est bien ce que font, en laboratoire, environ quarante pour cent des participants, parfois davantage. Dans la plupart des expériences, cependant, une majorité « anonyme » octroie une somme positive au receveur (en moyenne deux euros) : les économistes comportementaux évoquent dans ce cadre l’existence d’un comportement altruiste ou d’une préférence pour l’équité. En recherchant cependant activement pour quelles raisons les individus ne se conforment pas à la solution théorique du jeu, les économistes ont multiplié les expériences dans lesquelles le contexte de la décision est modifié : le dictateur connaît maintenant l’identité de son partenaire de jeu (son nom, son âge et/ou son hobby préféré), ou alors, il peut l’apercevoir, lui parler, lui écrire ou encore voir sa photo sur l’écran ; dans d’autres cas, le dictateur sait que la somme qu’on lui a attribué est le produit de son effort (via, par exemple, la participation avant le début du jeu à un test de connaissances), que le receveur est méritant ou bien alors pauvre. Sans surprise, l’altruisme des joueurs change radicalement en fonction du contexte de la décision : en position de « receveur », et en fonction du protocole qui vous est proposé, vous recevrez généralement la plus grande partie du pactole, une petite partie seulement ou alors rien du tout. La diversité et la sensibilité de ces résultats, la « porosité » entre des comportements apparemment altruistes et d’autres délibérément opportunistes, révèlent le poids fondamental que les normes sociales ou morales jouent dans l’attitude que les individus adoptent dans un contexte d’interaction sociale. Une remise en ordre de ces résultats montre que les comportements de don s’observent lorsque la « distance sociale » qui sépare le récipiendaire du dictateur est faible : la communication, l’identification, le lien affectif, l’appartenance au groupe, la responsabilisation, l’influence sociale, l’empathie etc. engagent ainsi volontiers les dictateurs dans une attitude altruiste. En revanche, l’anonymat, la promotion de la recherche de l’intérêt individuel, de l’effort, du mérite, de la propriété ou de la compétition déclenchent davantage un repli vers un comportement égoïste. Selon la forme qui est donnée à l’environnement du joueur, impersonnel et anonyme, comme c’est le cas sur un marché, ou plus personnel et convivial, au sein de la famille ou entre amis, les individus sont invités à rejoindre la norme qui prévaut d’habitude dans ce contexte. Dans une tâche où il est difficile, a priori, de savoir quelle attitude est la plus appropriée (ce que révèlent eux-mêmes les sujets), il est logique que la plupart des participants prennent appui sur le contexte et sur la norme qu’il sous-tend. Si l’on permet au sujet de douter de l’existence même du receveur, en renforçant à l’extrême les conditions d’anonymat, si on lui propose un choix en toute impunité, à l’insu du receveur, si l’on favorise l’incertitude relative au gain obtenu par son partenaire, les incitations au don sont facilement substituées à une recherche justifiée de son intérêt personnel. La norme de l’intérêt individuel prévaut et peut-être revendiquée, assumée, et parfois même instrumentalisée. En revanche, si l’on rend le receveur plus visible, plus humain, si l’on justifie le don au regard de sa situation économique ou institutionnelle – qu’il s’agisse d’un participant nécessiteux ou d’une association caritative reconnue (comme la Croix-Rouge) –, si même l’on use d’une influence inconsciente, en accentuant le regard qu’autrui porte sur la prise de décision du dictateur, les individus saisissent plus facilement une norme de comportement altruiste conforme à ce qui est attendu dans ce type de situation.



Nous pouvons tirer plusieurs enseignements de la littérature expérimentale sur le jeu du dictateur : 1) les individus sont capables de nourrir des « préférences sociales ou morales » et d’adopter, dans certaines circonstances, des comportements pro-sociaux ; 2) l’adoption de ces comportements dépend de l’influence sociale et, en particulier, de la norme caractéristique du contexte de la décision ; 3) les émotions jouent un rôle crucial en favorisant le maintien, le respect ou la promotion des normes sociales. Dès lors, la modélisation des comportements pro-sociaux implique une introduction des affects dans la théorie économique qui ne se limite pas à la valence positive ou négative de l’émotion, c’est-à- dire à sa dimension plaisante ou déplaisante. Prendre en compte une définition multicomponentielle de l’affect, comme le suggère la psychologie moderne de l’affect, implique de modéliser le rôle de l’émotion à la fois en tant que principe de motivation, facteur déclencheur de la décision, révélateur des intentions ou des anticipations des acteurs ou encore comme un outil stratégique d’expression faciale ou comportementale. Prendre en compte, par ailleurs, la dépendance de la fonction d’utilité vis-à-vis du contexte de la décision implique de repenser la façon de représenter les choix individuels au moyen d’une fonction d’utilité. Il est en ce sens peu probable que la théorie comportementale puisse en même temps rendre compte de ces éléments et préserver, comme le souhaitent certains [Fudenberg, 2006 ; Levine, 2009], un niveau suffisant de généralité. L’enjeu, autour de la modélisation de préférences morales endogènes, via les émotions, consiste à dépasser le problème délicat de la commensurabilité entres des préférences matérielles autocentrées et des préférences morales qui ne le sont pas. Les tentatives récentes – modèles d’utilité multiples ou préférences hiérarchiques, modèles de préférences sociales – présentent souvent un caractère ad hoc et demeurent embryonnaires. Une conception plus large de la rationalité, associée à une définition plus étendue de l’émotion morale, en tant que mécanisme présidant à l’élaboration des normes, est ici nécessaire. Elle ouvre cependant la théorie à une conception plus ouverte du processus de décision, dans lequel l’émotion participe d’un choix raisonnable contextuel plutôt que rationnel et universel. Cette conception, largement partagée par les théoriciens des émotions, implique en ce sens une rupture marquée avec la théorie économique du choix rationnel instrumental. À une rationalité des moyens doit ainsi se substituer une rationalité plus large portant également sur les finalités humaines [Tomer, 2008].

L’économie Personnelle

La théorie du care lance également le défi de la construction d’une véritable économie personnelle, d’une économie des relations interpersonnelles. Une autre dimension fondamentale de l’éthique du care, utile pour l’économiste, est en effet sa capacité à se centrer sur l’existence d’un sujet qui ne soit pas réductible à un atome. L’éthique du care prend en compte la diversité des aspirations individuelles qui informent notre conduite et qui traduisent l’hétérogénéité irréductible des motivations humaines. Elle se focalise sur l’agent individuel – et non sur l’action et la conséquence. Elle redonne une place aux différentes émotions, aux relations interindividuelles et au contexte dans lequel s’effectue la prise de décision morale. L’éthique de la « sollicitude » n’est pas à la recherche de lois universelles et abstraites ; elle valorise au contraire les relations familiales et interpersonnelles soucieuses des particularités de chacun. Il s’agit en somme d’une « éthique de l’ordinaire » [Laugier, 2009, p. 172]. À contre-courant de l’idéal d’autonomie qui anime la conception de la plupart des théories morales aussi bien que celle de la science économique contemporaine, le care nous rappelle que l’être humain n’est pas seulement un être rationnel ou un sujet de droits, il est aussi « une personne dont le déploiement de la puissance de vie peut être empêché » [Brugère, 2011, p. 67], une personne vulnérable ou dépendante. Ainsi, la vulnérabilité « apporte un démenti au mythe selon lequel nous serions des citoyens toujours autonomes et potentiels égaux. Supposer l’égalité entre les humains laisse de côté d’importantes dimensions de l’existence. Au cours de notre vie, chacun de nous passe par des degrés variables de dépendance et d’indépendance, d’autonomie et de vulnérabilité » [Tronto, 1993, p. 181-182].



A contrario, l’économie standard s’est constituée autour de l’existence d’un agent économique aux capacités multiples, et qui présente la caractéristique d’être autonome et de surcroît « représentatif ». Quels que soient son appartenance sociale, son sexe, sa race, sa culture, son pays, son niveau d’éducation, l’individu économique est « le même », un « pareil » uniforme, sans personnalité ni altérité, défini uniquement sur la base de la rationalité pure. Avec l’hypothèse de l’agent représentatif, les préférences du groupe ou de la société peuvent être représentées par les préférences de cet individu unique, parfaitement homogène, dont les goûts sont ainsi agrégés formellement pour représenter ceux de la collectivité. Ce choix, par l’économiste, de l’individualisme méthodologique lui permet de saisir les mécanismes de décision qui structurent la société (et non celle de l’individu, comme c’est le cas de la psychologie) dans le cadre rigoureux de la pierre angulaire du modèle néoclassique, le modèle d’équilibre général walrassien. La notion d’individu « représentatif » a toutefois été vivement critiquée par Alan Kirman [1992] qui souligne l’impossibilité d’asseoir une macroéconomie reposant sur des fondements microéconomiques cohérents fondés sur l’individu représentatif. Kirman [ibid.] entrevoit cependant la difficulté, pour les économistes, à renoncer à une hypothèse qui conforte la structure du modèle d’équilibre général de marché et facilite le recours à la modélisation. Il est ainsi probable que « l’agent représentatif persistera tant que les économistes se focaliseront sur un corpus théorique reposant sur un agent anonyme maximisateur. Il n’y a que si nous sommes préparés à développer un paradigme dans lequel les individus s’engagent dans une sphère limitée de l’économie, disposent de caractéristiques individuelles diverses, poursuivent des activités différentes et interagissent directement entre eux, que l’économie pourra échapper à l’influence néfaste de l’individu représentatif » [ibid., p. 134, notre traduction, nous soulignons]. Vingt ans après la publication de cet article critique, l’agent représentatif demeure la norme de comportement adoptée au sein de la théorie standard.



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