Economie comportementale formation facile


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Economie comportementale formation facile

1. INTRODUCTION

Publiés annuellement par la Banque mondiale depuis 1978, les World Development Reports veulent apporter un regard neuf sur les questions de développement, et représentent un effort considérable en termes de ressources humaines dédiées à chaque édition.1 Dans certains cas, il s’agit de faire le bilan des actions passées et de les promouvoir auprès des acteurs du développement et des responsables politiques ; dans d’autres, d’apporter des éclairages nouveaux sur certains aspects du développement ou sur les méthodes d’analyse et d’intervention.2 L’édition 2015, intitulée Mind, Society, and Behavior3 , prétend renouveler la « boite à outils » des experts en développement ; leur approche du terrain et leur gestion des projets.4 Il s’agit de montrer, à l’aide d’exemples empruntés au champ financier, comment réduire l’incidence de la pauvreté par des mesures visant à augmenter le taux d’épargne, l’investissent productif ou encore l’assurance contre les risques.

Le rapport est structuré en trois parties. La première5 distingue trois modes de pensée : par habitude, c’est-à-dire sans peser les avantages et les inconvénients d’une décision ; par conformité à des normes sociales en vigueur, qui s’appliquent dans la mesure où les autres membres du groupe les respectent ; enfin, à l’aide des catégories et des modèles préexistants qui permettent aux individus d’interpréter le monde et d’agir, mais de façon conditionnée par ces modèles.

La deuxième partie6 applique cette interprétation successivement aux questions de pauvreté, de prise en charge et d’éducation des enfants par les familles, à la gestion financière des unités domestiques, aux rémunérations et aux incitations au travail salarié, à la prévention des maladies et aux soins médicaux, ainsi qu’à des mesures de protection de l’environnement. La dernière partie est consacrée aux biais des représentations des experts en développement, y compris ceux de la Banque mondiale, et au besoin d’adapter les mesures proposées.

Le rapport fait état d’un nombre croissant d’expérimentations « comportementales », menées dans des pays variés : pauvres, émergents et « développés ». On ne peut que se réjouir de cette rupture avec la séparation traditionnelle des économies selon des « stades de développement », de l’attention particulière portée au vécu des populations, à leurs représentations et aux dimensions psychologiques, culturelles et d’autres du comportement humain. Il faut également apprécier l’empirisme revendiqué par les auteurs et leur reconnaissance du fait que le point de vue des experts n’est pas « neutre » ni supérieur à ceux des autres parties prenantes. Tout cela peut donner l’impression que les critiques socioéconomiques ou institutionnalistes ont enfin été entendues, et que la sphère économique se trouve désormais immergée ou encastrée dans un ensemble de déterminations plus vaste. La méthode séduit d’autant plus qu’elle s’appuie sur des situations élémentaires et non des modèles complexes, et que la démonstration est d’une simplicité qui pourrait faire penser à une nouvelle économie ou psychologie « pour les nuls » ou pour des étudiants de premier cycle universitaire.7 L’observation de terrain y apparaît accessoire car l’expérimentation joue un rôle essentiel en servant de preuve principale pour légitimer les décisions.8

A y regarder de plus près, on s’aperçoit cependant que l’économisme y revient par deux biais. D’une part, les fondements et les objectifs des politiques de développement ne sont jamais discutés – ils sont tout simplement supposés bénéfiques, de sorte que l’approche sous-jacente peut être qualifiée de globalement paternaliste. D’autre part, le rapport promeut des stéréotypes de ce qui doit être considéré comme une action humaine « normale » – efficace et efficiente – dans le champ de la production, des échanges, du financement et de la consommation. Les enquêtes montrent que les individus s’y conforment à des degrés très variables, et pourtant ces normes ne sont jamais remises en cause dans le rapport ; l’objectif est de transformer les individus en bons consommateurs, en bons épargnants et, plus généralement, en bons gestionnaires de ressources rares. En bien de domaines, l’écart entre le comportement souhaitable et la réalité est présumé plus grand chez les pauvres que dans le reste de la population. Le fait que certaines « bonnes » conduites individuelles, en se généralisant, puissent produire des résultats néfastes pour l’ensemble de la société n’apparaît nulle part dans le rapport. Et pourtant, les effets pervers de l’encouragement de l’épargne avaient déjà été pointés par Bernard Mandeville dans sa célèbre Fable des abeilles il y a trois siècles… En dépit des ruptures revendiquées (présentées dans la section 2), le rapport se situe ainsi dans la continuité avec la théorie économique standard (ce qui sera démontré dans la section 3), y compris avec l’approche néolibérale. En somme, l’économie comportementale a finalement été intégrée au système.

2. L’AFFICHAGE D’UNE RUPTURE THEORIQUE

Le rapport élargit le champ de recherche à des objets traités normalement par des sociologues, des anthropologues, des psychologues ou des historiens. L’image de l’homo economicus est qualifiée de fiction et les relations entre individus et institutions sont considérées comme très complexes (p. 26). Les comportements individuels ne sont pas réduits à la rationalité de choix d’automates poursuivant leurs intérêts personnels. Les incitations ne sont pas seulement monétaires (celles-ci peuvent même produire des résultats négatifs, voir l’exemple p. 49) ; elles peuvent inclure la valorisation de sentiments comme la reconnaissance d’autrui et de ses compétences, la fierté, l’honneur, etc. Les sentiments coopératifs sont reconnus ainsi que les réseaux sociaux promoteurs de normes collectives.

Alors que le marché (compris comme économie de concurrence et de droits privés de propriété) est traditionnellement traité par les économistes mainstream comme l’institution la plus efficace pour coordonner des activités humaines, le rapport indique (p. 112) que « le marché peut fournir des dispositifs d’engagement (commitment devices) et d’autres mécanismes pour aider les gens à surmonter les biais de leurs représentations, mais il peut également les exacerber ». Une lecture possible de cette approche est qu’elle a abandonné les schémas confrontant offre et demande, notamment les questions de fixation de prix et d’équilibre et de déséquilibre des marchés. Les analyses comportementales considèrent la circulation des biens et des services comme un fait acquis, sans s’interroger sur le fonctionnement même des marchés.

Le rapport passe aussi sous silence une hypothèse centrale pour la théorie standard, à savoir l’agrégation des demandes des consommateurs en une courbe de demande. Cette hypothèse, qui suppose que les préférences des acteurs sont commensurables et ne varient pas avec le revenu, n’est pas confirmée par l’observation ni l’expérimentation : dans la vie réelle, les acteurs ne se comportent pas de façon uniforme, la conformité aux normes n’est jamais que relative. En refusant de confronter cette croyance de base de la théorie standard, l’économie comportementale proposée par la Banque mondiale n’entre pas en dialogue avec les critiques plus radicales9 , alors même qu’elle s’accorde avec d’autres courants de pensée, comme la théorie des jeux ou les études expérimentales par randomisation10 qui, elles-aussi, prétendaient au départ contester l’hégémonie du mainstream. La randomisation en tant que comparaison des pratiques de deux échantillons de population, auxquels on « administre » ou pas un certain traitement, est devenue la méthode phare des économistes comportementalistes.



Nous l’avons déjà dit, le rapport de la Banque mondiale se veut multidisciplinaire et fait référence aux apports des neurosciences, des sciences cognitives, de la psychologie, de la sociologie, des sciences politiques et de l’anthropologie, qui paraissent ainsi comme absorbés par l’économie comportementaliste. Il cite ainsi des auteurs dont les travaux rompent avec l’économisme comme Viviana Zelizer, Pierre Bourdieu, Mark Granovetter, Elinor Ostrom ou encore Arjun Appadurai. Contrairement aux économistes standard, pour qui la démarche scientifique se définit surtout par le traitement économétrique de données quantitatives et l’usage de modèles inspirés de sciences « dures », le rapport multiplie les exemples d’expérimentations dont la compréhension ne réclame aucune formation préalable. Il reconnaît l’utilité d’approches qualitatives caractérisées par une immersion parmi les populations et un rapport de proximité, voire d’empathie, entre les chercheurs et les populations étudiées.11

La collaboration interdisciplinaire est évidemment bienvenue, mais en l’occurrence la méthode laisse penser à un bricolage théorique ; le plus souvent, les analyses comportementalistes ne font que redire de façon assez sommaire ce que la sociologie, la linguistique, la psychologie ou l’anthropologie disent depuis des décennies, grâce à des méthodes d’investigation différentes et sans passer par des expérimentations. L’impression d’un bric-à-brac intellectuel est encore renforcée par l’utilisation simultanée des échelles d’observation différentes – ce qui pose des problèmes d’articulation entre les régimes micro, méso et macro – et par l’absence de toute réflexion sur la représentativité des analyses menées.

En effet, derrière les références empruntées à d’autres disciplines demeure l’idéologie économiste. D’où la tension entre, d’un côté, un discours affichant une ouverture pluridisciplinaire et, ce faisant, une rupture avec la rationalité de l’homo economicus ; de l’autre, une volonté de normaliser les comportements humains selon les dogmes de l’économisme. C’est particulièrement frappant dans l’analyse de la gestion des risques en situation de pauvreté (pp. 81 et 113) : selon le rapport, les pauvres auraient une vision à court terme qui serait néfaste au développement d’activités rémunératrices, et tendraient à surestimer les pertes par rapport aux gains. En conséquence, ils auraient tendance à tergiverser et repousser à demain ce qu’ils auraient intérêt à faire aujourd’hui ; ils opèreraient en somme une mauvaise affectation de leurs ressources. Les pauvres seraient en quelque sorte eux mêmes responsables de leur propre situation.

Toutefois, la façon dont les populations pauvres gèrent leurs ressources est d’abord déterminée par une capacité très faible de s’exposer à des risques supplémentaires : en cas d’échec de leur projet, leur survie même est en cause. Cette vulnérabilité toute particulière aux risques n’est pas de leur responsabilité directe ; elle provient souvent et surtout de la quasi inexistence ou d’un accès très limité à des institutions publiques de protection. Cette dimension collective est occultée par les analyses et expérimentations comportementalistes présentées dans le rapport.

3. LE RETOUR A LA THEORIE STANDARD

Dès l’introduction, la Banque mondiale présente son rapport comme un affinement de la science économique plutôt qu’une rupture avec celle-ci : « Les nouvelles approches ne remplacent pas la théorie économique standard, mais elles affinent notre compréhension du processus de développement » (p. 4). Au fil des pages on voit ainsi, répétés à satiété, des stéréotypes inspirés des études comportementalistes. Celles-ci font la promotion d’une sorte de moralisme de ce que doit être un comportement économique normal et bénéfique pour le développement. Se trouvent stigmatisés par exemple :

- « Les décisions qui favorisent le présent au dépens du futur », qui « attachent plus d’importance à la consommation instantanée à crédit qu’aux potentiel de consommation future perdu à cause du remboursement des dettes » ;

- Les tendances à « tergiverser », à reporter les décisions au lendemain ;

- « La tentation de consommer trop. »

Isabelle Guérin12 a déjà critiqué, dans sa lecture des travaux d’Esther Duflo, l’idée d’inciter les « pauvres » à diminuer des dépenses que les experts jugent comme inutiles. Il y a là une tentation d’infantiliser les populations ciblées13 alors que ces dépenses peuvent être comprises comme nécessaires pour vivre en société, y compris pour la bonne gestion des micro-entreprises ou pour obtenir du travail. Au delà de leur convivialité, les dépenses réalisées aux stands de thé14 en Inde, si souvent stigmatisées par les économistes comportementalistes comme une forme de gaspillage, permettent de collecter des informations économiquement utiles sur ces lieux de consommation, au coin de la rue ou de la route.15

Le biais néoclassique est également lisible à travers les catégories fondamentales de l’économie, traitées dans le rapport comme des réalités universelles et non comme des représentations particulières à traiter avec prudence. Le « travail » est entièrement confondu avec une activité rémunératrice ; si cette dernière diminue le temps disponible pour l’autoproduction et augmente les dépenses monétaires contraintes pour assurer la reproduction, cette évolution est automatiquement jugée positive. L’« épargne » est mesurée exclusivement dans sa dimension monétaire, ce qui occulte tant les formes d’accumulation matérielle à caractère plus ou moins liquide que les dépenses dans le soutien apporté à autrui, qui apportent de la solidarité et de la protection.

Le « patrimoine » est saisi sous sa forme individuelle ou familiale, sans comprendre l’accès à des biens publics et collectifs partagés et encore moins la participation à des biens communs. Le « marché » n’est pas représenté dans la diversité des modes de circulation des biens et services, la relation concurrentielle est sous-entendue comme la norme. Aussi détaillés qu’apparaissent les questionnaires soumis aux populations16, une partie des réponses est donnée dans la façon même dont les questions sont posées. Sous-jacentes à ces catégories se trouvent des hypothèses qui reproduisent les dogmes économiques dominants. Retenons-en les trois principales.

Premièrement, les économistes comportementalistes reconnaissent que les représentations et les choix des acteurs subissent des contraintes dues au contexte historique, social, culturel et autre. Mais l’individu reste l’élément clef de l’analyse et le seul niveau sur lequel il est possible d’agir.17 Les « tests » réalisés ont pour objectif de montrer comment induire chez les individus des changements jugés positifs.

Deuxièmement et en conséquence, la société est comprise essentiellement comme une somme des individus. Ces individus s’influencent réciproquement et peuvent s’associer, mais la société elle-même n’est pas reconnue comme une totalité dépassant chacun d’eux. Le concept de rapport social, qui permet de saisir des groupes sociaux et leurs conflits d’intérêt, est complètement absent.18 Les processus d’exclusion, et plus encore d’exploitation, sont méconnus par les comportementalistes. Les effets négatifs de la « racial or ethnic segregation » et de la corruption sont évoqués (p. 9) mais seul l’exemple de la corruption est détaillé dans le Rapport (p. 60-61). Segregation, racial, ethic, exclusion, marginalisation et exploitation ne sont pas des entrées de l’index. Inequality of wealth apparaît une seule fois. L’exemple des effets négatifs des castes en Inde est donné page 12 et 101 ; mais à partir de l’auto-dévalorisation des basses castes et non des contraintes exercées par les castes supérieures. Et lorsque l’exemple de ramasseurs de cannes à sucre en Inde est donné (p. 14, 27), les conséquences néfastes d’une rémunération versée une fois par an pour la gestion des budgets familiaux sont discutées mais les auteurs n’indiquent pas que les travailleurs en question sont fréquemment soumis au bonded labor, une servitude par dette grâce au prépaiement lors de l’embauche (servant bien souvent à rembourser des dettes préalablement contractées).19 Dans le même style, lorsque le rapport fait mention (p. 101) de tests sur les résultats scolaires en Inde des enfants de basses castes et ceux de hautes castes, les auteurs ne se posent pas la question de savoir si le modèle des classes supérieures est véhiculé dans ce qui est enseigné et dans les questions posées aux épreuves scolaires. L’enseignement est supposé idéologiquement et socialement neutre.



Les situations sociales décrites dans le rapport concernent surtout la compétition entre pairs et les effets d’imitation. Les rapports de domination en sont absents, alors que c’est la situation cruciale pour les couches sociales les plus pauvres, qui appartiennent massivement, dans tous les pays et tous les régimes politiques confondus, à des minorités ethniques, religieuses, régionales ou sexuelles.20

Quant au microcrédit, le rapport s’attache surtout à ses effets positifs, en dépit d’un nombre croissant d’études montrant son inefficacité21 voire ses effets négatifs.22 Les difficultés rencontrées par tel ou tels programme et organisation sont attribuées à une mauvaise adaptation des projets au contexte local, mais les limites structurelles des projets eux-mêmes, tels que les effets locaux de saturation de la demande ou les conflits d’intérêt locaux autour de la distribution de ces prêts, ne sont pas évoquées.

Troisièmement, le déterminisme économique qui prévaut dans l’analyse des éléments de contexte peut faire penser au matérialisme historique des anciens marxistes. On le voit à travers l’exemple de la « mentalité collectiviste » (collectivist view) qui imprégnerait, à des degrés variables, les différentes régions de la Chine.23 Cette mentalité est expliquée dans le rapport par le type de production agricole : la culture du riz, irriguée et plus intensive en travail, est plus collectiviste que celle du blé. Comme le fait remarquer le socio- économiste et sinologue Thierry Pairault, l’argument confond une pensée « collectiviste » et activité intensive en travail. Les Chinois travaillent généralement ensemble du fait d’une discipline imposée mais sans manifester un esprit collectif nécessairement très élevé. Cela a posé nombre de problèmes aux industriels occidentaux installés en Chine, persuadés qu’y existait un esprit de collaboration permettant aux travailleurs de se coordonner sans se référer systématiquement à leur hiérarchie.

Ce débat rappelle ceux des années 1970 et 1980, visiblement oubliés par les auteurs du rapport, entre les tenants d’un déterminisme techno-économique et leurs critiques, qui insistaient sur les rapports sociaux de production comme un facteur à part entière. 24 Les techniques ne sont pas des savoir-faire et des objets neutres, elles ont des conséquences sociales et psychologiques. Mais le choix même d’une technique s’opère dans un moule institutionnel et social, mais aussi psychologique, culturel et religieux, qui la façonne préalablement et la rend ou non acceptable par les membres d’une société donnée.

Plus largement, les comportementalistes donnent l’impression de s’appuyer sur des travaux antérieurs mais ils ne les citent que de façon lapidaire, parce que l’observation directe ou les témoignages leur paraissent insuffisants par rapport à leurs propres tests. En résultat, dans bien des cas, leurs affirmations sommaires et leur déterminisme économique heurtent les spécialistes des domaines traités, qui se retrouvent face à des généralisations hâtives et à une insuffisante prise en compte des contextes particuliers. À la différence de la plupart des études psychologiques ou ethnographiques par exemple, situées à une échelle d’observation « micro », la démarche de l’économie comportementale est clairement « macro », en dépit de son appellation microéconomie. Ses stéréotypes sur l’action humaine rationnelle tendent à annuler les apports des analyses menées à micro-échelle. En conséquence, l’économie comportementale perd finalement son intérêt à l’échelle « macro » également, puisqu’elle ne prend pas en compte des structures sociales et économiques qui produisent des effets indépendamment d’intentions personnelles. Le collectif n’est pas simplement la sommation de faits individuels.

La méthode privilégiée par l’économie comportementale vient des recherches cliniques : la comparaison entre deux ensembles d’individus choisis au hasard et a priori identiques.



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